lundi 30 novembre 2009

Racolage moisi

" Le Téléthon parasite la générosité des Français de manière populiste en montrant des enfants myopathes, en exhibant le malheur des enfants. Je trouve ça absolument inadmissible." Les mots de Pierre Bergé, Président de l'association de lutte contre le sida Sidaction, résonnent dans ma mémoire lorsque je reçois cette enveloppe dans ma boîte aux lettres. A la veille de la journée mondiale contre le sida, je vois rouge. Rouge comme le ruban dessiné en lieu et place du timbre, rouge comme le sang, rouge comme ces appels du pied des lettres qui cognent : "Appel de Noël" ; "Lisez à l'intérieur le témoignage de Sarah !" et, fortuitement, comme l'étiquette de réexpédition de La Poste.
Sur cette enveloppe que je n'ai pas encore ouverte et que j'ai envie de déchirer, un message en lettres bleues, bleues comme mes veines, bleues comme l'encre qui sèche au fond de mon stylo plume délaissé pour le clavier blanc de mon ordinateur. Quand j'étais adolescente, je croyais qu'une machine à autographe signait les photos dédicacées que je recevais des vedettes du petit et grand écran, en retour de mes lettres enflammées. Je n'avais qu'une très vague connaissance de la PAO, de la numérisation et des polices de caractère qui peuvent imiter l'écriture cursive à la perfection.
Plus tard, dans mon parcours d'étudiante-qui-travaille, j'ai été rémunérée par des maisons de haute-couture afin d'écrire à la main les cartons d'invitation personnalisés des clientes. Je collais, à côté du message, un véritable trèfle à quatre feuilles fraichement coupé. Mes collègues et moi — uniquement des femmes, à cause de cette réputation erronée de minutie qui nous colle à la peau — travaillions au milieu des pots de trèfles, dans une sous-pente lumineuse des Champs Elysées, et il fallait prendre garde à ne pas mettre de terre sur le papier vélin. Bien que nous en écrivions des centaines, le but de l'opération était que la cliente se sente unique, choyée par la main du créateur à travers celle des copistes. On nous appelait comme les couturières : les "petites mains". Et nous aussi étions choyées, tant par le respect de notre employeur ("Vous êtes payées à l'heure, ne vous pressez pas !") que par les mets délicieux dont nous étions abreuvées (café de luxe, macarons à la framboise, barbecue sur le toit de l'immeuble, Champagne à la fin du contrat). Ce marketing de dentelle devait être efficace, puisque chaque année nous étions rappelées pour le même ouvrage.
Recevoir une enveloppe aussi grossière est donc pour moi inadmissible, d'autant plus choquant que la fausse écriture cursive sert ici à corroborer l'authenticité d'un témoignage dramatique : "Je vous écris car je n'ai personne vers qui me tourner. J'étais enceinte quand j'ai appris que j'avais été contaminée par le virus du Sida." La pauvre "Sarah", personnage fictif comme ceux des publicités pour une grande enseigne de vêtements, ne me fera malheureusement pas pleurer. Ce que l'écriture apposée sur cette enveloppe est censée faire advenir — tristesse, compassion, ouverture du porte-monnaie — se retourne en colère contre la vulgarité de ce racolage. Je ne doute pas que des milliers de "Sarah" vivent dans le monde, ni que la recherche médicale et les malades ont besoin d'argent et de soutien. Je ne doute pas non plus que le sida soit une maladie difficile à vendre, et qu'il faille faire feu de tout bois. Mais la coïncidence des déclarations de Pierre Bergé avec la réception de cette enveloppe me laisse pantoise et écœurée par un mauvais goût de moisi.

vendredi 30 octobre 2009

Plongée sous-marine

Paris, vers la fin du mois d'octobre 2009. Un étrange tiroir dans une bibliothèque. Sur l'étiquette : « Requins / Compte pêcheurs ». De quoi s'agit-il ? Le nom de cette boîte ne donne pas tellement envie de l'ouvrir. Et si une bête surgissait, se déployant comme une bouée gonflable, toutes dents dehors ?
Le morceau de scotch sur la face avant de l'objet prouve d'ailleurs qu'un squale a déjà manifesté sa désapprobation — on a voulu le sortir d'une sieste, il a riposté. Pour vider sa querelle, il a mangé tous les livres de l'étagère. Leroi-Gourhan avait un goût de limaille de fer, André-Georges Haudricourt sentait l'eucalyptus de Sibérie et la documentaliste venue arrêter son dîner revanchard, la myrtille. Des saveurs bien exotiques, pour un requin pèlerin originaire des Bahamas.
Cet événement a marqué la fin d'une présence passive dans ce laboratoire d'anthropologie des techniques et des milieux maritimes. Révolté d'être uniquement considéré comme un objet de recherche, il a rompu ses chaînes et travaille maintenant en sous-marin sur ses propres données. Dissimulé dans sa boîte, ne sortant que le soir une fois les lieux vidés de leurs occupants officiels, il compulse ses notes, dresse des tableaux et des graphes. Il procède à une analyse comparative des mode de chasse à l'homme, dans toutes les eaux du globe, territoriales ou non. Il a privilégié un groupe social et professionnel qu'il affectionne particulièrement : les morutiers. Et pour bien faire comprendre aux chercheurs du laboratoire qu'il se considérait comme un membre éminent de leur société, il a pris un stylo feutre entre ses nageoires pectorales et a inscrit, près du nom de son groupe paraphylétique d'espèce : « compte pêcheurs ».
Je ne me risquerai pas à le déranger pour en savoir plus : je l'entends qui grommelle dans son carton et je ne veux pas y laisser un bras.

vendredi 9 octobre 2009

Roman-photo du juste après


L'histoire commence un jeudi d'octobre, à 6 heures. Le jour n'est pas encore levé sur l'automne parisien alors que j'achève l'ultime relecture de mon manuscrit de thèse — la relecture grammaticale, avec un logiciel adapté : traquer les fautes apparaissant en vert, vérifier, corriger. Je suis fatiguée après cette troisième nuit blanche de la semaine, il restera sûrement des coquilles, tant pis, il faut finir. J'ai rendez-vous à 9 heures chez l'imprimeur, je n'aurai pas le temps de dormir, un thé à l'huile essentielle de cannelle m'aidera à tenir. Devant les yeux, ma "To do list" entièrement cochée. "Intégration carto" : fait. Cahier photographique : fait. Liste des entretiens en annexe : fait. Mon document \LaTeX n'attend plus que moi. J'appuie sur "Composer", le compilateur se met en route et délivre un PDF. Je grave deux CD — l'un pour l'imprimeur, l'autre pour ma directrice de thèse. Je glisse les PDF sur ma clé USB, on ne sait jamais, c'est fragile, ces bêtes-là.


9 heures, je passe la porte de l'imprimeur. On s'installe sur un ordinateur, il ausculte le PDF :
"- L'imprimeur : Il y a des numéros de page sur les pages blanches, ça ne se fait pas, on va les enlever.
- Moi : J'ai écrit avec LaTeX, il aurait dû prendre cette norme en compte, logiquement...
- Ah, vous avez utilisé LaTeX ? C'est super, ça fait du beau boulot.
- Oui, ça demande quand même de s'y mettre un peu, il y a des lignes de code et tout.
- C'est le meilleur outil pour composer un texte. Word, c'est vraiment pour les neuneus, ça fait des trucs dégueulasses. [Il calcule les marges] Ah, c'est sûr, ça c'est du LaTeX, y'a aucun problème, c'est nickel. Bon allez, on lance tout ça. "
"Tout ça", c'est six ans de ma vie. Alors je suis contente qu'il s'en occupe ainsi, avec tout son savoir et sa dextérité. C'est tellement rapide que je n'ai pas le temps de prendre de photos. Les feuilles sortent de l'imprimante à vitesse grand V. La couverture et la quatrième de couv' sortent solidairement, sur une feuille A3. Elles sont ensuite passées au massicot, qui tranche avec son bruit d'enfer. Je pense au film de Gilles Grangier, Le cave se rebiffe, je revois la salle de l'imprimerie et ses "Aurélia 900", des bécanes comme on n'en fait plus.

Après le gros massicot, c'est au tour du petit, qui affine le travail. L'assistant de l'imprimeur s'en occupe. Il prend le temps de jeter un œil sur le titre de ma thèse.
" - L'assistant : Ah, mais je savais pas qu'il y avait des ex-votos dans les églises parisiennes !
- Moi : Des ex-votos en marbre, il y en a dans quasiment toutes les églises, à Paris. A Marseille, par exemple, il y a aussi des tableaux, des bateaux miniatures...
- Oui, je vois lesquels, ils sont suspendus au plafond.
- Moi j'ai plutôt travaillé sur les messages que les gens inscrivent eux-mêmes, sur des statues ou des cahiers, voyez, comme ça. [Je sors une page du cahier photographique pour lui montrer]
- Ah, mais c'est dingue, je savais pas que ça existait !
- Je passerai vous déposer un PDF de ma thèse, après ma soutenance.
- D'accord, je veux bien, ça m'intéresse. "
Et hop, déjà un lecteur.


Je m'installe au bureau pour contrôler le premier exemplaire sorti. J'ai les mains qui tremblent, c'est la première fois que je vois ma thèse entièrement imprimée. Je regarde d'abord la qualité d'impression des photos : elle est parfaite, les photos sont superbes, plus belles que sur l'écran de mon ordinateur. Sur l'une d'entre elles, on a l'impression qu'on pourrait toucher le mur sur lequel est inscrit un graffiti. Les détails sont très fins. Je m'attarde ensuite sur la police de caractère. Le rendu sur papier est vraiment beau. Je suis ravie.
"- C'est parfait, c'est splendide !
- Vous pouvez répéter ça pour le patron ? Il a besoin qu'on le lui rappelle, parfois...
- C'est vraiment superbe, sans déconner."
Je remarque les deux objets présents sous la table de relecture : des ramettes de papier blanc de marque "Discovery" et un carton pour les déchets papier, sur lequel on a écrit au feutre "Gache", suivit du triangle de signalisation "Attention!". Trop crevée pour poser des question d'ethnographe, je ne saurai pas pourquoi il faut faire gaffe à la gache. Je me contente de laisser voguer mes pensées embrumées du côté de la métaphore : d'un côté, la "découverte", de l'autre, la poubelle... il s'agit de ne pas se tromper de camp.

18 heures 15. Je viens de passer chercher mes exemplaires reliés chez l'imprimeur. L'employée de l'accueil me les met dans un sac en plastique.
"- Désolée, dit-elle, les sacs ne font pas très professionnels.
- Oh, mais ce n'est pas grave, les volumes ont été divinement imprimés et reliés, c'est ce qui compte. Et puis je vais à La Poste, juste en face."
Eh bien avec moi, ils sont servis en compliments. Je sors de la boutique les bras chargés et le cœur léger.

A La Poste, c'est l'aventure. Il faut maintenant se diriger vers plusieurs guichets pour réaliser une seule opération. Je m'installe sur une table haute pour empaqueter mes volumes destinés aux pré-rapporteurs — des enseignants-chercheurs extérieurs à mon école, qui vont lire ma thèse et dire "OK, ça passe en soutenance" ou "Il faut quelques corrections" ou "Ça va pas du tout, il faut tout recommencer." Je feuillette une dernière fois le cahier photographique et là je tombe sur UNE ERREUR. La légende de la photo 5.14 indique "Eglise Notre-Dame-des-Champs, pilier lumineux, Sainte Thérèse de Lisieux et à la Vierge, avril 2005." La Vierge et Sainte Thérèse de Lisieux n'ont rien à faire là !.. Bon, tant pis, ça me donne l'occasion de faire une blague. Sur le petit carton qui accompagne mon envoi, après la formule souhaitant bonne réception, j'indique : "Erratum : Sainte Thérèse de Lisieux et la Vierge font une apparition intempestive à la légende 5.14 du cahier photographique." Il faut que je recommence deux fois l'une de mes cartes, parce que j'ai mis une mauvaise date : "Paris, le 8 octobre 2010"... Oh non, pas un an de plus !

18 heures 30. Ouf, ça-y-est, tout est emballé.


Je passe au guichet d'enregistrement, ce sont deux jeunes stagiaires qui s'y collent. Elle s'y connaît mieux que lui, elle montre comment scanner le code barre, entrer manuellement mon numéro de téléphone, enregistrer l'envoi. Leur maître de stage passe contrôler l'opération. "Ils se débrouillent comme des chefs", je dis. Il sourit, il est content de ses petits jeunes. Le papier autocollant certifiant l'enregistrement des envois sort dans une imprimante à l'autre bout de la salle, le maître envoie l'élève, ben oui, y'a pas écrit "La Poste", quand même.

Je récupère mes reçus, avec le numéro de l'envoi qui me permettra de contrôler l'acheminement depuis un site Internet. Le service vendu indique "livré le lendemain matin avant 13 heures".


Vendredi 9 octobre, 13 heures. Je vais sur le site Internet. L'une des enveloppes est arrivée, l'autre est marqué comme "Envoi présenté mais destinataire absent. Pour la suite, se reporter à l'avis de passage". Je clique sur le numéro d'envoi.

Quelle n'est pas ma surprise de constater le détail des sauts de puce qu'a effectué ma thèse : du bureau de Paris Mouffetard, elle est passée au centre de tri de Rungis, au "hub" de Chilly, puis au centre de tri de Toulouse. Là, elle a patienté un peu et elle est arrivée au village de mon rapporteur. Las, personne n'était à la maison. Le postier a donc sorti son stylo de derrière l'oreille (le postier, comme l'épicier, a toujours un crayon derrière l'oreille, dans mon imaginaire), a rédigé un avis de passage qu'il a glissé dans la boite aux lettres. Puis il est reparti avec son enveloppe sous le bras. Je ne sais pas encore si, une fois l'enveloppe retirée au bureau de Poste, j'aurai un nouvel "événement" dans ce tableau de suivi.

Le même jour, à l'EHESS. Me voici au bureau de dépôt des thèses. Auparavant, dans l'ascenseur, j'ai failli me tromper d'étage car j'étais descendue au lieu de monter. Un monsieur avec un chariot rempli d'essuie-mains en tissu est entré, et on a bien rit de mon erreur. "Non, ce n'est pas au deuxième sous-sol que vous déposerez votre thèse !" Zut, je ne pourrai pas rajouter le monsieur aux essuie-mains dans ma page de remerciements, elle est déjà imprimée. Parce que les "soutiers" de l'université française, ce ne sont pas seulement ceux . Même si cette personne du service maintenance et entretien a le statut de fonctionnaire, c'est bien lui qui va chercher le tissu au sous-sol, pour que les chercheurs puissent avoir les mains propres. Et c'est bien souvent lui qu'on ignore, invisible bonhomme avec son chariot.

J'arrive finalement au bureau adéquat, la secrétaire m'accueille et nous sommes interrompues par un coup de téléphone. Il s'agit d'un problème légal autour d'une mention attribuée au travail d'un candidat. Elle ouvre le tiroir et sort une feuille verte — la feuille du procès-verbal de soutenance — et lit à son interlocuteur le décret relatif à cette question. Elle raccroche et s'excuse : "- Je suis désolée, on est aussi appelés par les enseignants et en ce moment ça n'arrête pas. Et ils ne sont pas toujours très aimables." Il y a ceux qu'on ignore et ceux qu'on engueule. Elle vient de se faire engueuler sous mon nez mais je n'ai rien remarqué, tant elle est restée courtoise dans ses réponses. C'est un métier !

Elle me donne les formulaires d'inscription, m'explique ce que je devrai déposer quand les pré-rapporteurs auront donné leur avis. Ma thèse rejoindra bientôt, après mon départ, l'étagère des volumes en attente de soutenance, assortie d'un Post-it jaune sur lequel sera inscrit mon nom.

Quel bonheur d'en être enfin arrivée là.



--------------------------------------------------------------------------
Je remercie Jérôme Denis, de Scriptopolis, pour m'avoir incité à réaliser cette petite ethnographie de mon dépôt de thèse. Sans cette impulsion, avec toute la fatigue accumulée au fil de ces dernières semaines, je n'en aurais pas eu le courage.

vendredi 28 août 2009

Relance

Lyon, 26 août 2009, place Louis Pradel à côté de l'opéra. C'est l'histoire d'une petite flèche rouge qui pointe vers le ciel bleu. Au-dessus de cette flèche, sur une immense affiche plus claire que le ciel, le logo de la République Française et le nom d'un ministère. A moitié dans l'ombre, un titre : "Travaux d'aménagement du nouveau commissariat de police du 1er arrondissement".

En cette fin de vacances, alors que le travail reprend son rythme encore emmêlé d'algues et de piques-niques au bord de l'eau, l'immense affiche de la place Louis Pradel est une harangue. "On bosse, nous, on ne s'est jamais arrêté !" Aucun échafaudage en vue, aucun ouvrier non plus, ce n'est pas grave : l'affiche est là.

Au centre du rectangle bleu plus clair que le ciel se hisse la véritable raison d'un tel déploiement graphique : faire connaître le généreux pourvoyeur de ces travaux invisibles. "Projet financé par le plan de relance de l'économie". La petite flèche rouge, elle-même entourée d'un cercle rouge dans lequel s'inscrit un mot magique ("la relance") et une adresse Internet, se fait alors marqueur urbain, étiquette gouvernementale, tag officiel, piqure de rappel : "On est là pour vous, regardez, là, là, ici et encore là, tout ça c'est grâce à nous. (N'oubliez pas de votez pour nous aux prochaines élections.)"

A Paris aussi, la flèche rouge ramène sa fraise. Elle est parfois discrète, comme sur cette affiche A4 collée à une fenêtre de la Maison des Sciences Economiques. Tiens donc, c'est justement pour la réfection des fenêtres. L'écrit exposé transforme donc le support sur lequel il est installé : "Oui, cette fenêtre est pourrie, mais t'inquiète, on s'en occupe." Entre le temps de la promesse et celui de la réalisation, la petite flèche rouge s'intercale, comme un talisman protecteur du lieu.


--------------------------------------
Je profite de ce billet pour signaler à mes lecteurs qu'ils me retrouveront à partir du mois d'octobre.
La fin de la rédaction de ma thèse approche et je n'aurai plus le temps d'écrire sur ce blog avant la remise finale du lourd document. Je n'ai déjà plus le temps de vous lire comme je le désirerais, Aurélia, Anthony, Arf, Epamin', Sylvie, Manue, et tous les autres que je découvre en lisant chacun de vos textes.
Mais à bientôt pour de nouvelles aventures !

vendredi 7 août 2009

Le Philip Marlowe de la rue de Provence

par Anthony Poiraudeau


C'est par une enseigne en plexiglas, aux caractères noirs et rouges, que s'annonce aux passants le Philip Marlowe de la rue de Provence. La transparence du support, qui permet aux lettres et aux chiffres d'être vus depuis deux côtés opposés, qui leur permet c'est-à-dire d'apparaître à l'envers lorsque vus depuis l'un des deux côtés, montre les deux tubes néon qui feraient prendre les 9 pour des 8 et qui, s'ils étaient allumés, par un soir d'hiver ou une matinée brumeuse, diraient un peu plus loin DETECTIVE 47 70 90 92, un peu plus fort. Huit chiffres, pas dix ; une enseigne d'avant l'automne 1996.

La plaque murale, cabinet médical style, notaire style, expert-comptable style, répète l'enseigne, ajoute deux chiffres au numéro de téléphone parce que depuis l'automne 1996, on ne s'est pas laissé aller non plus, entendons-nous bien : si on conserve l'enseigne en plexiglas, c'est parce qu'on en a décidé ainsi. La plaque murale indique en sus : "ouvert de 8h à 13h". Secrétaire à mi-temps. Ou alors filatures l'après-midi seulement, entre 14h30 et 19 heures. Sauf s'il faut filer quelqu'un de l'immeuble d'en face, dans l'appartement visible depuis le bureau, alors là, oui filature matinée aussi. Et même, s'il faut filer quelqu'un qui passe par la cour intérieure, qu'on voit depuis la fenêtre des WC, filature matin comme après-midi, mais bon dans ce cas, c'est plus cher, passer la journée dans les chiottes, forcément, faut compter un supplément.

De temps en temps, se poster dans sa voiture, stationnée de façon à voir la porte du bureau sur la rue. Histoire de s'assurer que personne n'est là dehors à attendre votre sortie, pour vous filer pendant votre filature. Et ainsi faire de précieuses économies : pas besoin de recourir aux services d'un confrère, qui filerait celui qui file votre filature. Tout en prévenant les situations trop complexes, car si jamais le confrère se retrouvait lui même filé par un complice de celui qu'il file, avec vous tout au bout de la chaîne, on ne saurait plus ou donner de la tête, ni même jusqu'où ça pourrait aller, si jamais on se retrouvait dix, vingt, qui sait cent, à se suivre comme ça, à longueur d'après-midi.

Un jour, bon sang de bois, j'avais dû être malin comme un singe pour déjouer un plan de ce genre qui se préparait. Croyez le si vous voulez, mais deux gugusses se suivaient ! Sur le trottoir en bas du bureau ! Un coup particulièrement tordu et même pire que ça : c'était un matin ! Pour être sûrs que je ne puisse pas les remarquer en train de me coller aux basques, les zigotos avaient entrepris de me suivre dans la rue à un moment où ils pensaient que je n'y serais pas... Tel était pris qui croyait prendre puisque j'avais préventivement pris ma position de guet dans la rue en plein pendant les heures habituellement réservées à ma permanence au bureau, pour pallier la défaillance que ces petits esprits crurent bon de me prêter. Quand je leur suis tombé sur le râble à ces deux là, ça leur a fait tout drôle croyez-moi.

Non mais...

----------------------

C'est avec un immense plaisir que j'accueille aujourd'hui Anthony Poiraudeau, auteur du blog Futiles et graves, pour un échange dans le cadre des "vases communicants", une initiative
de Scriptopolis et Tiers Livre relayée sur un groupe facebook. Le voici donc ici en prises avec une enseigne tandis que vous me retrouverez chez lui dans un "carnet du 13è est"...
Les autres participants de ce premier vendredi du mois d'août :
Liminaire et Michel Brosseau
Loïs et Frédérique
Arf et Jeanne
Arnaud Maisetti et
Mahigan Lepage

© Photos et texte : Anthony Poiraudeau

dimanche 26 juillet 2009

Vie scolaire

Paris, rue d'Alesia, juillet 2009. Les élèves du collège sont en vacances depuis plusieurs semaines, mais les écrits exposés qui régentent leurs jeunes années restent présents sur les vitres des portes d'entrée. Pour le touriste de passage, ces affichettes ouvrent sur un univers effarant. Un monde où il existe des "feuilles bleues d'élèves sans carnet", dans lequel un oubli ou une négligence de protocole peut conduire à perdre une heure de sa vie au fond d'une salle de classe aux murs blancs.
Un monde peuplé de formulaires, de routines criblées d'inscriptions, de contrôle d'entrées et de sorties. La consigne, datant du 9 janvier, a due être imprimée, signée et affichée après un semestre entier d'épuisantes contrevenances : l'élève doit signaler avant midi qu'il est présent dans l'établissement. Comment, en effet, pourrait-il en sortir alors qu'il n'y a pas officiellement pénétré ?
"- Mais Madame, vous voyez bien que je suis entré, puisque je suis là devant vous !
- Peu importe, il me faut la feuille bleue d'élève sans carnet. Afin de pleinement manifester votre présence, vous resterez une heure en retenue."

Si janvier signe la fin des tolérances vis-à-vis de la feuille bleue, mars est le temps du ras-le-bol des trotinettes. Avec les beaux jours, la salle de la vie scolaire déborde de roulettes, de métal hurlant et de poignées rétractables. Les assistants d'éducation sont transformés en gestionnaires de véhicules : "Nan-c'est-pas-la-mienne-mais-c'est-Kévin-qui-m'a-dit-de-la-lui-prendre". On ne s'en sort plus, alors que les choses soient claires : on souligne en rouge et on met un point d'exclamation.

jeudi 23 juillet 2009

Une bouteille à la Loire

Saumur, entre deux ponts, juillet 2009. C'est une arrivée sous la pluie, dans une ville inconnue. Une veste de travail sur la tête pour se parer des gouttes, des chaussures à talons hauts torturant les pieds. Mais il faut continuer d'avancer, vaille que vaille, trouver le gîte et le couvert pour vite se réchauffer. Pas un chat dans les rues.
Une voix perce le rideau glacé et j'aperçois une silhouette rose qui s'agite à la fenêtre d'un rez-de-chaussée. "Mademoiselle, Mademoiselle!" Une grand-mère se tient debout, sa main me fait signe d'approcher.
"- Est-ce que vous pouvez entrer un moment chez moi, j'ai un service à vous demander. - Je n'ai pas vraiment le temps d'entrer, mais que puis-je pour vous aider ?"
(Je n'ai pas du tout l'intention de m'attarder, mais je ne résiste pas aux mamies roses.)
Elle parle tout à coup si bas que je suis obligée de m'avancer au-delà de la limite où le corps de l'autre ne peut plus être passé sous silence. Nos visages sont à présent séparés de quelques centimètres, dans l'encadrement de sa fenêtre.
"En fait je dois vous donner quelque chose... "
Encore une laissée pour compte, me dis-je, la voilà rendue folle de solitude.
J'enchaîne aussitôt : "Vous avez besoin que je vous fasse quelques courses ?"
(C'est moi qui débloque, il est 20 heures 30 en province, l'heure des courses est close.)
Elle poursuit :
"- Mes voisins se sont disputés et la femme est venue m'apporter la bouteille de vin de son mari. Je ne peux pas la garder.
- Ah, vous ne buvez pas ?
- Son mari a menacé de dire à mon fils que je cachais du vin chez moi. Je ne peux pas garder cette bouteille.
- Dans ce cas, donnez-là moi par la fenêtre.
- Vous allez la boire ?
(Vin de querelle = piquette, ne compte pas sur moi, Mamie rose)
- Non, vous n'y pensez pas ! J'irai la jeter dans la première poubelle venue.
- Oui, bonne idée. Jetez-là à la Loire.
- A la Loire ? Non, je ne vais pas la jeter à la Loire, il y a une poubelle au coin de la rue.
- Non !! (Son visage se transforme en un masque d'angoisse) Mon voisin va venir la rechercher, ou alors mon fils va la trouver !
- Bon, bon, donnez-la moi, je la jetterai de l'autre côté du pont.
- Mais vous allez la prendre comment, vos sacs m'ont l'air bien pleins...
- Je peux la prendre à la main.
- Non, non ! Mon voisin risque de la voir !
- Ne vous inquiétez pas, je vais la cacher sous ma veste.
- Ah, voilà, bonne idée... Tenez."
S'ensuit une pantomime pour me passer la bouteille, avec force "Chuuuuut !", sourires anxieux et regards affolés. Je me retiens pour ne pas éclater de rire. La pluie tombe toujours aussi dru mais je l'ai oubliée.
"- Bon, eh bien au revoir, Madame, bonne soirée !
- Chuuuuuuuuuut !"
Je m'éloigne, la bouteille sous le paletot, je la vois fermer prestement sa fenêtre et ses volets blancs, retournant à sa vie immobile et moi à mes chemins trempés.

----------------------

Je profite de ce billet pour annoncer que le vendredi 7 août prochain, un échange de blog aura lieu entre Anthony Poiraudeau (Futiles et graves) et moi-même. Il s'agit d'une initiative des mes amis de Scriptopolis et de François Bon (Tiers Livre), intitulée "Les vases communicants". Elle consiste en l'échange par deux blogueurs de leurs blogs respectifs, le temps d'un billet, le premier vendredi de chaque mois.
Ainsi le vendredi 3 juillet dernier, Jérôme Denis de Scriptopolis a publié un texte chez François Bon, tandis que François Bon publiait le sien chez Scriptopolis.
Un groupe facebook, intitulé "les vases communicants" a été créé à cette occasion - un lieu de rassemblement possible pour les participants, qui peuvent y signaler leurs échanges de blogs.
On y apprend par exemple que ce même vendredi 7 août,
Liminaire joue aux vases communicants avec Michel Brosseau.
On joue aussi chez Christophe et Jeanne.
N'hésitez pas à vous inscrire !

vendredi 17 juillet 2009

Compostage


Train Corail 12301 Paris-Compiègne, 6h45. "Dans quelques instants, je passerai dans les voitures. Si vous n'avez pas composté votre billet, merci de vous présenter à moi avant le début des opérations de contrôle."
La voix grésillante se faufile dans mes oreilles et se mélange au goût amer du café trop matinal. Damned ! Il va falloir que je me farcisse le contrôleur au lieu de me lover au creux des sièges, mon polar à la main. Avec sa casquette de LAPD Styleco, sa chemise violette et le frais visage de celui qui a l'habitude de se lever tôt, je sens qu'il va m'énerver.
Une page, un coup d'oeil. Un paragraphe, un coup d'oeil. Une phrase... Le voilà qui passe, en trombe. Quand je suis debout, il est déjà dans le wagon suivant. Une vraie petite bombe, cet ange du rail. Je le rejoins en essayant de ne pas me rétamer sur les voyageurs qui dorment — les bienheureux.
"Monsieur ! Bonjour, je n'ai pas composté mon ticket." Je ne remercierai jamais assez cette amie italienne qui m'a mis le mot "ticket" dans la bouche, pour désigner les billets de train. Depuis, j'ai l'air d'une parisienne bloquée dans son métro. "Oui, votre billet", annone-t-il en souriant tandis que je lui tend l'objet du délit. Son regard frise. Il sort la poinçonneuse de sa poche, perce trois trous dans la bande magnétique. Avec ça, je ne pourrai plus échanger frauduleusement ce voyage contre un autre.
Mais il n'en reste pas là : il dégaine un stylo bille de sa poche pectorale et inscrit un code au dos du billet, suivi de la date du jour : "IC 12301 le 17/07/09". Puis avec un plaisir non dissimulé, il extrait de sa sacoche un petit objet métallique et un encreur. Une bourrasque due au croisement d'un autre Corail manque de me flanquer par terre, mais lui reste droit comme un I. Le geste expert, il tamponne. Le cachet comprend le logo de la SNCF et encore un code : "PN 236".
Rendre inutilisable le billet ne suffit pas, il faut aussi authentifier que ce train Intercités 12301 a bien été pris ce jour. Pour cela, ma présence de voyageuse tangueuse a besoin d'être visée par un être étrange vêtu de violet et muni d'un sceau : je viens de rencontrer PN 236.
Enchantée.

mercredi 1 juillet 2009

Echéance

Paris, 13è arrondissement, juillet 2009

L'univers des HLM est peuplé d'habitants sans mémoire. La première semaine du mois passée, quand le salaire se fait attendre et que les allocations ont du retard, ils oublient de payer leur loyer. Heureusement, une affichette scotchée à la porte vitée est là pour rappeler la date d'échéance à tous ces insouciants. Chaque fois qu'ils entrent ou sortent de l'immeuble, les lettres violettes leur sautent au visage, comme le souvenir d'un mauvais rêve ressurgissant par bribes au creux de la journée.
Mise à part la sommation à l'impératif, les rédacteurs de l'affichette ne semblent pas accorder d'importance au soin de formuler des phrases. Un titre, des dates, un lieu et le logo du bailleur en guise de signature suffisent à produire un effet. Pour ne pas lasser les habitants et risquer de passer du côté du décor, les couleurs de l'affichette changent tous les mois : mars vert, avril jaune, mai rose, toujours dans les tons pastels pour soulager la douloureuse. La saillance est finement orchestrée pour sortir les chèques de l'ombre.

C'est l'été. Les gamins écoutent du rap à fond les platines toutes fenêtres ouvertes, les mères arrosent sur le balcon les plantes souffrant du soleil cuisant de midi, les pères jettent leurs bouteilles de bière dans les vides-ordures. La vie, quoi... Mais non. Ces petits actes anondins sont désignés par d'autres affichettes (à dominante rouge, cette fois), comme des incivilités.
Eh oui, gamin ! Tu crois peut-être que tout le monde aime Puff Daddy et 2Pac ? Et Madame Michu, voyons, voyons ! Vous n'êtes pas obligée d'asperger le brushing de Madame Poulet en arrosant vos fleurs ! Quand au père Lantier, s'il pouvait arrêter son tapage diurne après la binouze de 18 heures, tout le monde y trouverait son compte.
Là encore, pas de phrase. Des dessins plus ou moins heureux et des formules lapidaires. "Respect pour les voisins", annonce l'affichette. "Indispensable pour votre confort et votre sécurité", ajoute-t-elle. Nos sémillants rédacteurs en appellent aux principes d'un bien commun moderne que l'on destine au peuple oublieux des HLM. Si nous étions au début du XXè siècle, l'affichette aurait certainement promu l'hygiène et la salubrité. Ultime forme d'innovation dans la communication entre les bailleurs et les habitants, l'appartion du "smiley" pour adoucir les moeurs. Les temps changent, les écrits exposés s'adaptent.


vendredi 12 juin 2009

Cathomobile

Baie de Somme, juin 2009. Comme une résurgence du film 21 grammes, avec la voiture de Benicio del Toro apportant la mort en proclamant l'amour de Dieu. Mais une Renault 21 à injection directe n'a pas la classe d'un Dodge Ramcharger 5,2 litres et dans les rues du Crotoy, elle semble bien inoffensive. Méfiance ! La cathomobile a plus d'un sort dans son sac.

Des psaumes sont inscrits sur des feuilles A4 de couleur, scotchées à l'intérieur des vitres. On peut y lire des prières de demande aux relents prosélytes, comme si la voiture n'était plus seulement garée, mais exposée aux yeux des passants qu'il faut éduquer à l'oraison.


La vitre arrière de la voiture se veut souriante. Les messages inscrits sur les feuilles de couleur exhorte à la bonne humeur. En circulation, cette partie de la voiture est en effet celle qui est le plus souvent regardée par les autres automobilistes, notamment lors d'une file ininterrompue de véhicules. C'est là qu'on signale aux chauffeurs pressés, par des traits souvent humoristiques, les raisons de sa lenteur. La cathomobile préfère rappeler la résurrection et l'amour du Christ.


Pourtant, de l'autre côté de la voiture, les messages se font plus menaçants et n'incitent pas à plaisanter. "Que la ruine les atteigne à l'improviste" ; "Que leur route soit ténébreuse et glissante et que l'ange de l'Eternel les poursuive" : le psaume 35 fonctionnerait-il comme un jeteur de mauvais oeil aux regards trop moqueurs ? Le catho-conducteur souhaiterait-il aquaplanning et panne de phares à son prochain ? A moins que l'ange de l'Eternel ne sorte du bois avec ses jumelles et son carnet à souches pour contredanser les automobilistes impies.


Collé à même le capot, le message d'amour semble tout à coup moins convaincant. Les petites notes virevoltantes ont un goût amer d'imprécations. Vitres avant ouvertes (celles-là n'ont pas d'affichettes, merci l'angle mort !) magnétocassettes à fond les papillons : laisse moi zoum zoum tranquille dans ma cathomobile.

mercredi 6 mai 2009

WishWall

-

Je m'en souviens comme un jour de printemps. Dans cette ville à l'air libre, on avait pour habitude d'inscrire des mots sur de petits morceaux de papier, quand on désirait quelque chose. D'abord notre prénom, puis trois vœux, dans l'ordre d'importance. On écrivait uniquement pour les autres, jamais pour soi-même. Il n'était pas nécessaire de consigner le nom du bénéficiaire de ces demandes : à chaque coin de rue, sous un abri vitré, des panneaux d'affichage réunissaient les désirs des uns et des autres pour telle ou telle cause. Au croisement du boulevard de Strasbourg et du boulevard Saint-Denis, c'était le panneau pour les voyageurs au long cours, boulevard Arago-rue de la santé, pour les prisonniers, avenue Trudaine-rue Turgot, pour les causes désespérées. Ce dernier panneau rencontrait d'ailleurs un tel succès qu'il avait dû être transféré place de la Concorde, mais il fut définitivement déplacé au jardin des Plantes lorsque plusieurs piétons trouvèrent la mort en voulant traverser la voie réservée aux automobiles.

Ce jour-là, une chasse aux œufs était organisée dans le parc des Buttes-Chaumont. Les enfants avaient conquis tout l'espace, sous le moindre brin d'herbe se trouvait une kickers. Une grande table d'école avait été dressée sous un auvent. Elle laissait à la disposition du public des feutres de couleurs et des post-it. Les animateurs de la municipalité incitaient les enfants à écrire leurs premiers vœux, mais les grands pouvaient aussi contribuer au « panneau pour Haïti » — Haïti, l'une des îles les plus pauvres de ce qui constituait alors la mer des Caraïbes. C'était un panneau d'apprentissage, où les gamins s'ouvraient aux mystères de l'écriture votive. Un moment important, accompli en famille, qui faisait souvent l'objet de photographies souvenirs. Afin de les aider à présenter leurs vœux, un formulaire était proposé en exemple, en tête du panneau : « Je m'appelle ... et j'aimerais que tous les enfants d'Haïti aient le droit... » Mais cette pancarte pour enfants n'en était pas moins un vrai panneau, chargé de la même force que les autres.

Personne, pas même les enfants, ne comptait réellement sur l'efficacité directe de ces vœux. Il arrivait qu'exceptionnellement un miracle ait lieu, issu de l'un des messages — du moins, c'est ainsi que le présentaient les journaux. Ce qui importait vraiment, c'était d'écrire ensemble et de matérialiser de façon collective ses désirs. Ce que l'on souhaitait aux autres, on le voulait aussi pour soi : « être libre... rêver... apprendre... » Bien évidemment, ces panneaux propitiatoires avaient aussi leurs frères obscurs. Sous les tunnels de l'ancienne ligne de chemins de fer de la petite ceinture étaient organisées des réunions secrètes où l'on inscrivait tout le mal que l'on souhaitait à son prochain. Mais les technologies de la communication évoluant, de multiples avatars récréatifs furent également inventés : des Wishwall étaient hébergés sur les serveurs du monde entier et pouvaient être recouverts depuis un téléphone portable, un ordinateur ou un e-book connecté à l'Internet. Dans l'espace public de nos villes, des écrans géants reproduisaient ces messages — mais il fallait payer pour y figurer. Les simples panneaux de plexiglas sur lesquels on collait nos post-it n'avaient pas pour autant disparu : on s'amusait autrement, mais on y revenait toujours. Puis il y eut le séisme.




mardi 5 mai 2009

Votif 404

Une erreur 404 bien bonne sur le site korben.info (blog de news geek, informatique et tech) :

Bon, je m'en vais écrire une petite prière à Orly Sud. Si ça se trouve, quand je serai de retour, la page sera revenue.

mardi 7 avril 2009

Le système a planté


A deux pas de la tour Montparnasse qui surplombe notre soirée de printemps, le titre d'une affiche attire notre regard : "Erreur de la banque en votre faveur". Insérée dans un mobilier urbain de la RATP (de l'autre côté, il y a un plan de métro), cette affiche nous nargue. Une erreur de la banque, c'est rare. Surtout en ce moment. Surtout en notre faveur. Le nom de la station de métro finit de nous mettre en joie.

En y regardant de plus près, on s'aperçoit qu'un autocollant a été posé sur la vitre. Il imite le message d'erreur d'un système d'exploitation informatique (j'ai bien dit : informatique). "Le système a planté, voulez-vous le remplacer ?" Deux choix semblent s'offrir à nous, comme un écho au sommet économique mondial dont on a largement chanté les louanges. "Refonder le capitalisme" ? "Moraliser la finance"? La petite main gantée de blanc nous propose une autre solution : remplacer le système. Elle ne nous dit pas par quoi. En s'approchant encore, on se rend seulement compte qu'elle nous fait un doigt d'honneur.
Tout un programme.

Paris, avenue du Maine, avril 2009

jeudi 2 avril 2009

La seconde vie du bois mort


Lille, jardin de la citadelle Vauban, mars 2009

"Ne vous fiez pas aux apparences. Cet arbre est mort, et pourtant, il abrite une vie insoupçonnée..."

Clouée sur le tronc d'arbre, la pancarte du service "gestion des arbres de la ville" tâche de nous éduquer à l'écologie et aux sciences de la vie (énumérant les espèces qui peuvent y nicher "pic épeiche, sittelle, cardinal et chauves-souris"). Mais elle mentionne également au promeneur que Lille prend soin de ses vieux troncs ("il est régulièrement surveillé") comme de ses habitants ("il ne représente donc pas de danger"). Cette pancarte s'apparente aux affiches rassurantes placardées sur les bâtiments abandonnés : "Ici, la ville construit pour vous 60 logements sociaux."
La ville veille et ne cesse de le rappeler.

Visiblement, cet arbre mort abrite une autre forme vivante : les graffitis.

Il me raconte surtout que la mort héberge la vie dans un cycle incessant, que les disparus continuent de vivre en nous comme nous vivons en eux.

lundi 16 mars 2009

There's a place


Ile d'Oléron, septembre 2008.

Une fois la photo prise, la lueur est restée.
A la fin du voyage, la route a continué de serpenter entre chenaux et rivières salées.

à Bernard
(1949-2009)

Merci pour les chemins que tu as tracés.

"Toute vie est ponctuée de morts ou de départs, et chacune ou chacun cause de grandes souffrances qu'il vaut mieux endurer que de ne pas avoir connu la présence de ces personnes quand elles existaient. Mais chaque fois notre univers se reconstitue de soi-même, et nous savons du reste que lui non plus ne durera pas toujours."
Margerite Yourcenar - Les Yeux ouverts

Merci à Aurélia et à Juan — pour ces mots.

samedi 21 février 2009

Question


Lyon, jardin de la Grande-Côte, 21 février 2009.

Atelier d'écriture et danse sur fil.

vendredi 20 février 2009

Quai banni


Lyon, gare Part-Dieu, août 2008

Attention à ne pas poser les pieds sur les lettres.

samedi 7 février 2009

Orange can

La foule



La famille


Et soudain


Ils


disparaissent

jeudi 5 février 2009

Embastillés


Lyon, Montée Saint-Sébastien, le 5 février 2009

Une autre affiche de concert, cette fois sur un mur d'habitation de "la Saint-Seb' ". Les lambeaux de papier montrent qu'il s'agit d'un bon "spot" malgré la virulence des arracheurs, à hauteur de regard pour le passant exténué qui arrive au bout de sa course vers les sommets de la Croix-Rousse. La côte est rude et pour les piétons, le chemin périlleux, avec ses trottoirs minuscules qui vous collent au mur — comme des affiches.
Ici, le lieu du concert n'est pas nommé. " Ceux qui veulent savoir parviennent à trouver tout seuls ", d'un blog à une librairie, d'un pote-de-pote à un plan de quartier.

lundi 2 février 2009

Surveille tes arrières


Lyon, affichage libre sur les portes du Centre Social Autogéré, rue des Tables Claudiennes, le 18 août 2008

Dans les squats lyonnais, des mutants radioactifs se cachent souvent dans les toilettes. Le lieu de l'attaque est variable : une maison bourgeoise à l'abandon, une ancienne usine de bikini avec piscine sur le toit, de vieux ateliers d'imprimerie, la succursale d'une banque... Les organisateurs de concerts tentent de prévenir les éventuels spectateurs par tous les moyens mis à leur disposition : sites Internet, mailing lists, bouche à oreille et surtout affichage public, donnant lieu à des créations graphiques collectors. Depuis qu'une brigade municipale file des amendes à tout ce qui colle, ces organisateurs optent pour deux solutions : le scotchage (moins réprimandé) et l'affichage sur des supports autorisés. Ici, il s'agit de la porte du Centre Social Autogéré de la Croix-Rousse, lieu "alternatif" mais protégé par un bail, qui organise concerts de soutien, ateliers fanzine et BD, repas végétariens, soutien scolaire et projections cinématographiques. http://csa.xrousse.free.fr/

mardi 27 janvier 2009

Dance in the light

"Il faut beaucoup de chaos en soi pour accoucher d'une étoile qui danse."
F. Nietzsche. Ainsi parlait Zarathoustra

Ile d'Oléron, septembre 2008.

En écoutant James Gang, "Ashes the rain and I"

vendredi 2 janvier 2009

Bonne année 2009


Et comme en de lents cercles, il va pour t’entreprendre
Le décor s’aplanit, les courbes se défont
Tout se dégage, oui, sans doute las de t’attendre
C’est lui qui vient à toi ; il est là : l’horizon.

Dominique A.

Marseille, novembre 2008, départ pour les îles du Frioul