jeudi 3 avril 2014

Monsieur Bigle


" Il était une fois un homme de très grande taille mais qui se tenait si courbé, et qui était en tout d’une si grande discrétion, qu’il en devenait petit dans le souvenir et parfois même dans la perception immédiate de ceux qui le croisaient. Quand ils s’en souvenaient ou quand ils le voyaient… car rares étaient ceux qui s’apercevaient de la présence de monsieur Bigle. Et quand d’aventure un oisif curieux laissait traîner un œil dans sa direction, Monsieur Bigle s’affairait aussitôt à saisir délicatement l’orbe, à détourner tout en souplesse l’iris, et à force de politesse parvenait à se faire parfaitement oublier. Car Monsieur Bigle était quelqu’un de très poli, d’extrêmement poli, d’une politesse qui le rendait impropre à la vie en société. 

Quand Monsieur Bigle souhaitait se rendre dans un bâtiment public, il choisissait des jours fériés ou des horaires fantaisistes flirtant souvent avec le petit jour. Ils se heurtaient à des guichets fermés. Mais quand il se résolvait enfin aux heures ouvrables, il passait sa journée à tenir la porte à tout ce petit peuple des officines publiques, tous ces gens fort sympathiques qui forment le cœur de nos concitoyens, il s’effaçait devant les fonctionnaires affairés, il aidait à descendre une poussette puis en montait une autre et quand enfin la porte se claquait sur le dernier numéro, il mendiait timidement un peu d’attention, mais tout le monde avait fini sa journée, et il ne lui restait plus qu’à rentrer. Envoyer un paquet, ou simplement avoir la sécurité sociale, étaient hors de portée pour Monsieur Bigle. Il en était même arrivé à vivre dans une maison de plain pied, car les immeubles lui étaient interdits. Il ne pouvait ni prendre l’escalier, sous peine de croiser une femme et d’être soit obligé de la bousculer pour passer devant, soit contraint d’attendre qu’elle ait au moins trois étages d’avance avant de se décider à monter à son tour, ni prendre l’ascenseur, ne pouvant imposer une trop grande promiscuité à autrui, et fort déconfit face à la multitude de système de portes d’ascenseur qu’il ne savait pas tenir ouverte à bon escient. Monsieur Bigle avait bien essayé d’aller vivre à la campagne, mais soucieux de respecter au mieux les coutumes locales en matière de civilité, il lui devenait impossible de s’intégrer. Ainsi, dans le Berry, avant qu’il ne comprenne s’il fallait ou non complimenter la maîtresse de maison sur sa cuisine ou son logis, on ne l’invitait déjà plus. Ses bizarreries, sa pusillanimité, dans une ère où même les campagnes se mondialisent, inquiétaient les locaux. On en arrivait à se demander s’il n’était pas parigot ou pire de cette partie des Alpes que l’on soupçonne de consanguinité. 

Monsieur Bigle ne parlait jamais. Il avait bien compris qu’il ne fallait pas parler la bouche pleine, et comme la sienne, secrétant parfois de la salive, n’était jamais tout à fait vide, il essayait de survivre en pratiquant un langage des signes qui aurait coupé les bras d’un sourd-muet. Monsieur Bigle n’avait pas tort de croire que sans la politesse, une rencontre entre homme se muerait systématiquement en bataille rangée. L’état de guerre dans lequel nous vivons lui était bien trop perceptible, et une bousculade dans les transports en commun lui faisait l’effet d’une exécution sommaire. 

Peut-être aimeriez-vous rencontrer Monsieur Bigle et le rassurer un peu, lui montrer qu’en usant d’un strict minimum de respect, il pouvait entretenir un commerce agréable avec des hommes habitués à se faire insulter par leur télévision. Mais il est hélas trop tard, car Monsieur Bigle est mort de politesse. Croisant une matrone près du couloir du bus 23, il voulut se découvrir et se pencher. Le bus emporta tête et chapeau. Et le grand corps de Monsieur Bigle enfin se fit moins discret, secouant son sang par saccades sur le bitume."

Texte retrouvé au milieu d'un fatras d'octets, hommage à un ami disparu
Photographie : Aurélia Jarry

mercredi 3 novembre 2010

La machine à souvenirs

Istikâl Caddesi, la principale rue commerçante d'Istanbul. Nous sommes samedi soir, elle est noire de monde. Main dans la main, comme tous les couples de notre génération, nous nous promenons dans cet espace public rendu aux piétons. Nous venons de quitter une ruelle adjacente où les shots de vodka coulent à flot, où les gens s'embrassent à pleine bouche et crient leur joie de se retrouver ensemble.

Je tombe en arrêt devant une étrange machine, sorte de colonne Morris électronique. Des jeunes gens tapotent leur adresse e-mail, tant bien que mal, sur un écran tactile. Une lettre après l'autre. Le logiciel ne fonctionne pas toujours très bien, il faut appuyer plusieurs fois sur la lettre pour qu'elle apparaisse, mais parfois elle survient en double, en triple, et il faut tout effacer pour à nouveau recommencer. Personne ne se rend compte qu'en bas de l'écran, des raccourcis ont été installés pour les adresses les plus courantes "@hotmail.com", "@gmail.com", "@yahoo.com"

En attendant quelques minutes, nous comprenons qu'il s'agit d'une colonne d'information publique, indiquant les endroits touristiques de la ville, les restaurants et hôtels, les résultats des matchs de foot. Une fonction supplémentaire est ajoutée, offrant la possibilité aux passants de se faire tirer le portrait, et d'envoyer cette photo-souvenir à une adresse e-mail de leur choix.

Cette activité ludique attire le public. Qui n'aimerait pas savoir ce qui se cache derrière les rideaux fermés des Photomatons ? Quelle tête font les gens face à ce dispositif, et surtout, quelles sont les photos ratées ? Ici, la photo enjolivée d'un cadre représentant certains monuments de la ville ne servira pas à sertir une carte d'identité ou un permis de conduire. Mais les participants, une fois le compte à rebours déclenché, tentent tout de même de garder leur calme, de composer une figure à la fois sérieuse et plaisante. Bien entendu, ça ne marche pas à tous les coups. Et à ce moment-là, il faut accepter d'être la risée des passants, qui, ravis, se moquent de la photo.

Monsieur M. et moi avons joué le jeu. Au bout du troisième essai, et après quelques fous rires, nous avons enfin réussi à nous trouver des têtes potables. Nous attendons toujours notre photo, perdue à l'heure actuelle dans les limbes des serveurs turcs.

Mes pensées vont vers les victimes de l'attentat de Taksim, survenu le dimanche suivant notre départ.
Cette place, à l'une des extrémités de la rue Istikâl, est fréquentée par tous les stambouliotes, ceux-là même qui emplissent les rues de vie et de chaleur.

lundi 13 septembre 2010

La carte grise

Antony, sous-préfecture des Hauts-de-Seine. Après une épopée familiale et deux allers-retours en Charente Maritime, j'ai enfin une voiture — ma première voiture. Non que j'en aie franchement besoin, mais j'ai obtenu mon permis de conduire le 28 juin dernier et si je veux maintenant vraiment apprendre à conduire, je dois m'exercer au pays des fous, l'Ile-de-France.

Première étape, refaire immatriculer l'Opel Corsa rouge. Je ne prends pas la voiture pour y aller, je ne me sens pas suffisamment solide pour conduire seule sur un itinéraire inconnu: je me suis fait une belle frayeur sur l'A4 en direction de Meaux hier... et puis... ce n'est pas la journée du transport public aujourd'hui ??.. Ah non, c'est le 15, raté. Bon, je prends quand même le RER.

Arrivée à la sous-préfecture, j'aperçois un petit camion bleu sur le parking. Un fabricant et poseur de plaques... Je pourrai au moins me les faire confectionner dans ce petit lieu typique, vous connaissez ma passion des camions (Non ? Vous ne la connaissez pas ?)

Pour fabriquer ces plaques, je dois présenter au charmant jeune homme le certificat provisoire d'immatriculation qu'on vient très administrativement de me délivrer. (Pas besoin du permis, mais je ne résiste pas à l'envie de le prendre en photo, j'en suis tellement fière !!)

Va pour les plaques en plexiglass, elles sont plus chères mais les lettres et les chiffres ne risquent pas de se désolidariser, comme c'est le cas pour les plaques en métal ("Oh le vieil argument commercial", me suis-je dit. Et puis j'ai observé les plaques des voitures sur le parking...) Un coup d'imprimante, un coup de machine-applatisseuse-qui chauffe-et-qui-colle, emballé, c'est payé.

Vient ensuite la question de l'identité régionale. Eh oui, on peut désormais choisir le département que l'on veut voir figurer sur sa plaque. Alors ? 92 ou pas ? Non, je choisis 87, mon département natal, avec la belle feuille de châtaignier limousin ! Je n'ai pas envie de me prendre des cailloux quand je sors du Grand Paris...


Aux lecteurs de Takuhertz: j'ai commencé il y a peu un nouveau blog sur ma passion de la course à pied, Running Newbie. Je n'abandonnerai pas pour autant celui-ci, car les écrits urbains continuent de s'infiltrer partout dans ma vie...

C'est également la rentrée pour Scriptopolis, mes grands frères désormais bilingues.

mercredi 21 juillet 2010

Chats d'été

Sur le chemin du retour, passant devant ce panneau qui à peine installé était déjà célébré sur un blog ami, mon regard est attiré par une affichette qui n'a rien d'une petite annonce ou d'une affiche promotionnelle. Un chat regarde en biais, l'air songeur.

La photo est imprimée sur une simple feuille A4, glissée dans une pochette plastique perforée et sertie de petits autocollants vieillots, représentant des fleurs — et des chats. Au-dessus de la photographie, un texte :
"Attila a rejoint le paradis des chats ce 14 juillet à 11 heures.
Il est décédé suite à une tumeur intestinale.
Nous remercions tous ses amis petits et grands qui lui ont procuré tout au long de ces années caresses, tendresses et affection.
Nous souhaitons à tous de posséder un jour un chat comme Attila."
La douleur de la perte d'un être cher, tout animal soit-il, transparaît dans ces mots simples et leur mise en objet personnalisée. Point d'écriture manuscrite, mais un soin attentif à fabriquer une affiche, à la protéger et à l'exposer au yeux de tous, voisins, passants, policiers municipaux, agents d'entretien des espaces publics.
Coïncidence de la proximité, le code 2D au dessus de l'annonce nécrologique provient de l'affiche d'une association de défense des animaux, luttant en ces temps estivaux contre l'abandon.

Mais un peu plus loin, sur la droite du panneau, se trouve un autre écrit dédié à un félin. Il s'agit d'une feuille de bloc note scotchée, que l'on retrouve tout au long de la rue accrochée aux tuyaux de gouttières — la voie de transmission la plus rapide pour s'adresser aux saints protecteurs des matous.
"Perdu chaton noir et blanc, 3 mois, le 14 juillet, si vous l'apercevez merci de me contacter même tard au 06..."
La description ne ressemble pas au portait d'Attila, mais la correspondance est troublante.
Que s'est-il passé le 14 juillet au pays des chats ?

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Un petit passage par ici après une vadrouille sur un blog collectif, puis un arrêt de l'écriture dû à une nouvelle passion : la course à pied... qui fera peut-être l'objet d'un nouveau blog, sans abandonner celui-ci.

samedi 6 mars 2010

La plus grande bibliothèque de Paris (5) (6)

(5)
De l'autre côté des vitres

(6)
Voyage dans le temps

samedi 20 février 2010

La plus grande bibliothèque de Paris (2) (3) (4)

Voici la suite des images liées aux textes publiés sur le blog collectif "Le convoi des glossolales". Nous sommes actuellement douze personnes (Anthony Poiraudeau, Michel Brosseau, Brigitte Célérier, Anne-Charlotte Chéron, Elisabeth Coulomb, Thomas Danieau, Laurent Dupont, Sandrine Mahaut, Cédric Pageau, Chloë Renault, Stanley Royant), écrivant sur un rythme libre ou contraint, dans un même lieu, des textes constitués d'un seul paragraphe. C'est aujourd'hui le centième billet, et Anthony Poiraudeau, qui fut à l'initiative de cet exercice littéraire, explique dans son blog personnel ce que signifie pour lui cette discipline : "publier un texte chaque jour".

J'ai pour ma part également choisi le rythme contraint, estimant que c'était la seule façon d'avancer dans le travail d'écriture. Rendant hommage au mystère des nombres tant aimé par un être cher, j'envoie un billet sur la base des nombres premiers jumeaux, couple uniquement séparé de deux entiers.

Je ne suis pas coutumière de l'écriture de fiction, même si j'en lis chaque jour. Je n'ai pas de carnet que j'emporterais toujours avec moi pour noter la moindre idée passagère, le plus petit assemblage de mots ou de longs enthousiasmes. Ou plutôt si : j'ai un carnet, mais il est vide et il trône sur mon bureau au lieu de se balader avec moi dans mon sac. Pour l'instant, le jour dit, j'écris le texte en question directement dans ma fenêtre de messagerie électronique. Je n'ai parfois aucune idée de l'orientation que va prendre l'histoire. J'avais cette envie de suivre les lecteurs du métro parisien et d'ouvrir un éventail de situations. Quatre personnages pour le moment, dont certains reprennent vie dans d'autres paysages, ici ou .

Écrire dans un tel cadre fait émerger des questions liées à la dimension collective : qu'est-ce que publier des paragraphes épars, dont certains se suivent, d'autres se répondent, mais n'ont souvent rien à voir les uns avec les autres ? Pour le lecteur, qu'est-ce que lire des éléments disparates ? Quelle familiarité peut ainsi se construire ? De mon côté, écrire au milieu d'autres — sans signature individuelle, même si certains d'entre nous font un lien entre leur blog personnel et les textes qu'ils écrivent dans le "convoi" — me permet surtout de découvrir avec régularité le travail et les esquisses amorcés par ces personnes, engagées de façon variée sur le même chemin que moi. C'est une première amorce et surtout, un lieu d'expérimentation et d'exercices. Je ressens déjà une différence avec ma pratique de l'écriture ethnographique — pourtant tout aussi narrative que l'écriture de fiction. Ce qui compte en premier lieu n'est pas tant ici l'histoire racontée que la langue, le jeu du rythme et des sonorités, le phrasé et les images qui en émergent.



mercredi 3 février 2010

La plus grande bibliothèque de Paris (1)

Aujourd'hui, le texte lié à cette image se trouve sur le blog collectif "Le convoi des glossolales".