lundi 1 septembre 2014

« Life is huge, live Tiny ! » : le mouvement Tiny Houses

 « Even though we could afford it, we were not interested in spending our lives working to pay the mortgage until the end of time. (...) Our love of being in nature, climbing rocks and riding bikes inspired us to move away from the city. »
Ophelia Kwong et Julien Lafaille, auto-constructeurs et habitants du bus Teeny Tiny Living : http://teenytinyliving.blogspot.fr/ découverts dans l'ouvrage Tiny Homes on the Move, par Lloyd Kahn, Shelter Publications, 2014

Voici à peine un mois que nous avons formé le projet d'habiter autrement et déjà s'entrouvrent des solutions concrètes. Je n'aurais jamais imaginé que le canevas de cette histoire puisse s’édifier aussi vite, avec des pistes concordant parfaitement avec notre philosophie de vie. Ce cheminement rapide est dû à une attention particulière, plus aiguë que d'habitude sur tout ce qui concerne l'habitat alternatif, la vie au grand air, les pratiques communautaires. Il est aussi le fruit d'un réseau d'amitiés : les personnes qui me sont restées proches au fil des années, quel que soit le lieu d'origine de notre rencontre, poursuivent également ces utopies pragmatiques de l' « au-dehors ».

Les réseaux sociaux complètent à merveille cet entrelacement de connaissances : ainsi l'amie Manue sur Facebook, qui partage un jour la photo d'une petite maison tractée par un vélo, photo qui me conduit sur une page consacrée mouvement américain des Tiny Houses. Promouvant le petit habitat se lovant aussi bien dans la nature que dans l'environnement urbain, célébrant la simplicité matérielle (obligatoire dans un si petit espace) et la liberté (ou tout du moins la liberté de se dégager rapidement de ses dettes), le phénomène, relié à la longue histoire du nomadisme et de la vie en cabane, a été initié à la fin des années 1990 par le designer Jay Shafer et se développe depuis 2005 (après l'ouragan Katrina) en se renforçant depuis la crise des subprimes de 2008.

L'une des originalités du travail de Jay Shafer est de concevoir des minuscules maisons roulantes (Tiny Houses on Wheels), en bois, uniquement bâties avec des matériaux écologiques et intégrant tout le confort d'une « vraie maison ». 
Petit tour du propriétaire avec son constructeur :


Bien, bien, bien, me direz-vous, mais quelle est la différence avec...
  • ...une cabane ? Les roues, Mesdames et Messieurs, les roues. Cette petite maison est bâtie sur un châssis de remorque routière, ce qui permet de la déplacer : utile d'un point de vue légal (en France, sauf autorisation particulière, un habitat mobile ne peut rester plus de 3 mois sur un même lieu s'il n'est lui-même relié à une résidence principale ; toutefois une maison sur roue ne nécessite pas l'obtention d'un permis de construire) et d'un point de vue pratique (si je déménage, j'emporte ma maison !)
  • ...une caravane ? Légalement, la Tiny House est une grosse caravane. Sauf qu'elle est fabriquée en bois et qu'elle peut être entièrement autonome en énergie comme en filtration des eaux usées domestiques (ce qu'on appelle « les eaux grises », issues de la vaisselle ou de la douche ; il n'existe pas « d'eaux noires » puisque les toilettes sont des toilettes sèches !)
  • ...un camping-car ? Comme la caravane, la Tiny House est indépendante du véhicule qui la tracte. Le camping-car, pour son côté « tout-en-un », son organisation intérieure ultra-pratique et la possibilité offerte d'y vivre en famille, était la solution que nous visions jusqu'ici. Sauf que très honnêtement, c'est moche et ça pollue : nous allions vivre dans un monde de plastique et de pétrole (et de toilettes chimiques), avec une esthétique proche des catalogues de cuisines équipées. La Tiny House nous ouvre de plus belles perspectives ! Notre projet ne comporte pas non plus d'itinérance : nous souhaitons tout simplement poser notre abri en Ile-de-France (lieu de notre travail) et pourquoi pas déménager un jour dans de plus vertes contrées (si le travail suit) (et du coup, notre maison suivra).
  • ...un mobil'home ? Idem que pour la caravane ou le camping-car : le parti-pris esthétique et écologique est radicalement différent. De plus, s'il faut un tank pour tracter un mobil'home, une simple camionnette (et un permis BE) suffisent à déplacer une Tiny House.
  • ...un camion aménagé « fait maison » ? J'ai participé il y a quelques années à l'aménagement d'un camion Mercedes pour le transformer en camping-car : c'est une sacrée besogne. Le résultat est le fruit du savoir-faire et de l'amour des auto-constructeurs mais il s'arrête également à leurs compétences techniques. Avec une petite famille en cours de fabrication, nous ne nous sentons pas les épaules d'un tel travail et nous ne pouvons pas non plus nous permettre de faire vivre nos minots dans une maison de guingois.
  • ...une roulotte ? Le châssis de la Tiny House est celui d'une remorque, ce qui permet de la transporter par exemple sur l'autoroute. Le volume intérieur est également plus grand qu'une roulotte, notamment la hauteur sous plafond (ce qui compte beaucoup quand on a cheum mesurant 1,92 mètre).
Notre grande chance dans ce projet qui s'amorce est qu'il existe depuis 2013 une petite entreprise de construction de Tiny House en France : tout simplement nommée La Tiny House, située vers le Mont-Saint-Michel, elle est portée par deux passionnés, l'un charpentier, l'autre boulanger et auto-constructeur confirmé (je vous rassure, les murs ne sont pas en pâte à pain). 

Dans l'esprit originel de la Tiny House, c'est en effet l'auto-construction qui prime : on dessine les plans, on aménage son camion, on construit sa cabane, on se sort les doigts de la boîte-à-outils et on bâtit tout (ou presque) soi-même. Si certaines parties sont forcément confiées à des professionnels, il existe également des stages d'auto-construction à travers toute la France. Mais, comme expliqué plus haut, cela n'est pas compatible avec l'énergie dont nous disposons actuellement, avec une enfant de 2 ans et un petit à naître. Il nous fallait donc une solution « prête à rouler ».

Nous pensions au départ la Tiny House hors de portée, car n'intégrant que deux couchages. Il nous était impensable de faire dormir nos petits dans une autre structure que celle où nous-mêmes dormirions. Après une étude approfondie du site Internet des bâtisseurs, nous nous sommes cependant aperçus qu'il existait une Tiny House 4 couchages (et même 5 à 6, avis aux familles nombreuses !) Révélation et projections : nous ne nous voyons plus que dans cet espace (surface totale : 19 mètres carrés, dont une mezzanine de 5,30 mètres carrés).

Côtés prix, pour une Tiny House « à finir » (c'est-à-dire uniquement sur châssis, étanche à l'air et à l'eau, sans habillage ni aménagement), il faut compter 18 000 euros. Pour une Tiny House entièrement équipée et 100 % autonome telle que nous la souhaiterions (filtres à eaux grises, panneau solaire photovoltaique, petite éolienne, batterie de stockage de l'électricité, filtre eau pure), il convient de rassembler environ 35 000 euros. Soit le prix d'un camping-car 5 places d'occasion... et bien moins que le prix d'une maison (donc un crédit à rembourser beaucoup moins long).
Reste la question du terrain à occuper, à louer, à acheter, à partager... nous étudions actuellement plusieurs solutions (y compris l'épineux plan légal) et nous nous rendons compte combien « habiter » ne peut se départir de la question du « vivre ensemble ». Comme le soulignent Bruno Thiery et Michaël Desloges, les bâtisseurs français de la Tiny House, « une Tiny House peut tout à fait être autonome en électricité, eau et gaz, et donc être installée au fond d'un bois. Toutefois l'idée qui accompagne cette minuscule maison est également de retisser du lien social. Vivre dans une Tiny House peut être l'occasion de rencontres, de créer des liens de voisinage... »
Ce sera l'occasion d'un prochain billet !

Ceci est le quatrième billet sur notre projet d'habitat familial alternatif.
Retrouvez les autres billets ici :
- Romans d'été
- L'aventure de proximité
- Faire vivre le rêve

lundi 25 août 2014

Faire vivre le rêve

« Chacun porte au fond de soi une image fantasmée de la cabane telle que l'enfance en a autrefois dessiné les contours. »
 « Habiter une esquisse mentale, y circuler sans contrainte est une chose, franchir le pas qui sépare le rêve et la réalité et réaliser le projet sans âge d'une vie de cabane que l'on portait au fond de soi en est une autre. »
David Lefèvre, La vie en cabane. Petit discours sur la frugalité et le retour à l'essentiel, Editions Transboréal, 2013 (pp. 13 et 50) 
 Y a-t-il un « bon moment » pour un nouveau départ ou un changement de vie volontaire ? Peut-on agir rationnellement lorsqu'un tel choix se profile alors que tant de paramètres tissent leurs inconscients fils de soie ? Si l'irrationnel peut tomber plus juste qu'un chemin tout tracé, il n'en demeure pas moins déraisonnable en apparence, inconséquent, promis au désenchantement. Faire un enfant, changer de métier, déménager à l'autre bout du monde, prendre ses cliques et ses claques, tout quitter pour un ailleurs, un autrement. Le spectre de la fuite en avant : mirages et fantasmes, viscéral et irresponsable, miroir aux alouettes qui aura tôt fait de se briser en plein vol. L'entourage vient ranimer les barrières mentales qui lui sont propres, comme si le passage à la réalisation d'autrui compromettait le frêle équilibre de leurs empêchements.

Je crois avoir trouvé des pistes pour se délier de ces mauvais présages.

Tout d'abord, admettre l'irrationnel. Lorsque nous avons décidé d'avoir un deuxième enfant (puisque nous avons cette chance de pouvoir déterminer du « bon moment »), mon compagnon et moi admettions une foule de raisons raisonnables : un écart d'âge que nous jugions idéal avec l'aînée, une temporalité adéquate dans les existences respectives de chacun des membres de notre petite famille. Jusqu'à ce que je me rende compte, premièrement que c'était « n'importe quoi », deuxièmement qu'il n'est de raison raisonnable que pour mieux masquer le viscéral -- lui-même relié à une histoire. Il n'est pas forcément nécessaire d'aller gratter en archéologue du soi le pourquoi-du-comment de cet irrationnel (quoique je trouve cela éclairant) : savoir qu'il est là peut suffire.

Ensuite, se préparer à assumer. Quel que soit le projet ou le rêve, on ne sait jamais ce qui nous attend vraiment. Des images mentales naissent, on projette et on rêve, donc. Mais ce qu'on vivra sera autre chose.  Se documenter en amont, rencontrer des personnes qui ont réalisé ces mêmes rêves, lire des récits similaires, se frotter à la technique et entrer dans un nouvel univers langagier : voilà un premier réseau de sens à construire. Prévoir que cela ne puisse pas marcher comme on voudrait et imaginer des « plans B », des itinéraires bis.

Enfin, faire vivre le rêve, l'alimenter comme un feu. C'est pour nous une nécessité au vu de la temporalité de ce projet de vie en cabane et en plein air (1) : le « bon moment » semble poindre à l'horizon 2017. D'ici là, mille et une petites actions nous conduiront du simple rêve à l'expression du désir réalisé. Mille et une petites démarches, comme visiter des campings ouverts à l'année, devenir incollables sur les systèmes de chauffage GPL ou repérer les marques de camping-car lors de nos balades sur l'avenue de Paris, au pied du château de Versailles. Ce blog servira alors de support réflexif, de point d'étape conversationnel (les lecteurs intéressés sont invités à commenter, on peut rebondir de liens en liens contrairement au bon vieux carnet papier) et de journal d'écriture pour les publications à venir. Une première cabane numérique, en quelque sorte.

(1) Avant de faire référence au refuge enfantin, l'expression "en cabane" est multiforme : dans l'Ancien Régime, la cabane est l'endroit où l'on isolait les "fous" et les marginaux ; par glissement sémantique elle est devenue la prison, "être en cabane" signifiant à présent purger une peine derrière les barreaux. En lien avec l'univers marin, "cabaner" signifie renverser, chavirer (une embarcation renversée pouvant servir d'abri, de cabane), et revêt le sens de mettre sens dessus dessous, en désordre.

Ceci est le troisième billet sur notre projet d'habitat familial alternatif. Retrouvez les autres billets ici :
- Romans d'été
- L'aventure de proximité 
- "Life is huge, live Tiny !" : le mouvement Tiny Houses

vendredi 22 août 2014

L'aventure de proximité

« J'ai tendance à militer pour l'aventure de proximité. Partir au pas de sa porte pour aller agrandir son horizon tient pour moi de la simplicité, d'une évidence trop peu envisagée. Je n'ai rien trouvé de plus accessible matériellement et financièrement. »
Yann Durand, Un fleuve de possibilités, Editions Atlamé, 2014
Une randonnée avec les enfants en partant de chez nous, direction Chartres par l'un des chemins de Compostelle ; quatre saisons en camping-car et en Ile-de-France : voilà le menu de nos prochaines aventures. Tout comme Yann Durand, parti rejoindre l'Atlantique et la Méditerranée à pied après l'annonce d'une maladie chronique, puis se juchant sur son stand-up paddle pour descendre la Charente jusqu'à son embouchure océanique, je n'ai jamais eu besoin de partir loin pour voyager. Mes plus vives curiosités, bien qu'émerveillée par la diversité du monde, me conduisent à ouvrir les frontières au seuil de notre quotidien. Il me faut arpenter la terre en commençant par le coin de la rue, ressentir l'espace que je traverse par des modes de transport lents, habiter les lieux pour rencontrer les gens qui y vivent et y travaillent.

J'ai découvert l'ethnologie sur le tard mais je l'ai pratiquée 10 ans (dont 6 ans de thèse, avec des activités professionnelles en parallèle). Graffiteurs anti-publicitaires du métro parisien ; danseurs et musiciens de bals folks ; scripteurs de prières sauvages dans les églises parisiennes et institutionnels catholiques les accueillant bon an, mal an ; habitants et travailleurs des quartiers périphériques se battant pour maintenir des services publics ; développeurs d'applications mobiles pour l'amélioration de l'environnement urbain : mes enquêtes ont toutes été conduites sur des terrains proches. Non pas que le Cambodge, l'Alaska ou l'Equateur me rebutaient particulièrement, mais parce que je sentais combien « l'ici » pouvait contenir de richesses ignorées.

La célèbre phrase d'introduction de Tristes tropiques de Claude Levi-Strauss -- « Je hais les voyages et les explorateurs » -- m'a toujours fascinée, en tant que critique d'un exotisme débouchant sur la fabrication de stéréotypes, dont se repaissent les médias et l'industrie touristique. Pourtant, j'adore les récits de voyage et d'exploration lorsqu'ils sont menés à la première personne, le « je » limitant l'effet généralisateur et assumant l'aventure intérieure.

Ce que je déteste dans ces récits, et que je vais bien prendre garde de ne pas reproduire, c'est le versant de la critique facile envers ceux-qui-ne-font-pas-comme-moi. Le voyageur a eu une révélation, et du haut de son épiphanie regarde le petit monde des besogneux qui n'ont rien compris à la vie. Critique du sédentarisme lorsqu'on est nomade, de l'habitat classique si on vit en yourte ou de l'exotisme si on randonne près de chez soi :  il y a toujours une masse de sots moutonniers emprisonnés dans leur caverne, que le voyageur se fait fort d'éclairer. Même le génial Thoreau m'exaspère dans ses rodomontades à l'égard des paysans endettés de la région de Concord : les bougres, que n'ont-ils un simple arpent de terre pour leur auto-subsistance et une maisonnette pour abri, au lieu de s'échiner au travail dans l'illusion de posséder ? (Henri-David, sache que désormais il existe à l'orée du bois qui t'a accueilli 2 ans, 2 mois et 2 jours un Thoreau's Walden Bed & Breakfast et que sur Tripadvisor, les clients sont ravis à l'exception d'un hôte ayant trouvé des cheveux sur la descente de lit.)

En matière de mode de vie, c'est l'uniformité qui me semble ravageuse et « il faut de tout pour faire un monde » une sagesse plus prometteuse. Si je sens qu'il est essentiel pour moi de vivre une expérience d'habitat alternatif au grand air, non pas comme respiration dans un morne ordinaire mais dans un quotidien lui-même transformé, en quoi devrais-je critiquer les heureux habitants d'appartements ou de lotissements ? Je ne suis moi-même pas malheureuse en appartement, j'ai un toit sur la tête alors que j'en ai parfois manqué, je mesure cette chance. J'ai simplement la nostalgie d'un rapport aérien au monde, que ces trois semaines passées sous la tente à 7 mois de grossesse m'ont soudainement rappelé. La randonnée et la course à pied ont été des moyens détournés d'y parvenir, mais ces activités s'inscrivent dans le loisir des jours. Habiter autrement est un rêve personnel, conjugué au pluriel avec mon compagnon et nos enfants. Je peux le voir comme un art de vivre ou un outil de résistance, il n'en demeure pas moins que mes semblables ont le droit de former d'autres rêves, dans d'autres espaces.

Ceci est le deuxième billet sur notre projet d'habitat familial alternatif. Retrouvez les autres billets ici : - Romans d'été
- Faire vivre le rêve
- "Life is huge, live Tiny !" : le mouvement Tiny Houses 

lundi 18 août 2014

Romans d'été



- Vous savez, la liberté est un concept intéressant. J'ai connu un type qui était trader à Wall Street, le genre de golden boy plein aux as et à qui tout sourit. Un jour, il a voulu devenir un homme libre. Il a vu un reportage à la télévision sur l'Alaska et ça lui a fait une espèce de choc. Il a décidé qu'il serait désormais un chasseur, libre et heureux, et qu'il vivrait du bon air. Il a tout plaqué et il est parti dans le sud de l'Alaska, vers le Wrangell. Eh bien figurez-vous que ce type, qui avait toujours tout réussi dans la vie, a également réussi ce pari-là. C'est devenu véritablement un homme libre. Pas d'attache, pas de famille, pas de maison : juste quelques chiens et une tente. C'était le seul homme vraiment libre que j'aie connu.
- C'était ?
- C'était. Le bougre a été très libre pendant quatre mois, de juin à octobre. Et il a fini par mourir de froid l'hiver venu, après avoir bouffé tous ses chiens par désespoir.
 
(Joel Dicker, La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert, Editions de Fallois / Poche, 2014, p. 512)

Eté 2014, entre montagne et camping forestier, Maurienne et Ile-de-France. Les femmes enceintes ne souffrent pas seulement de remontées acides. A la faveur d'une thérapie analytique initiée en début de grossesse, les rêves remontent également à la surface, bulles aigres-douces que l'on peut tenter de saisir entre nos doigts avant qu'elles n'éclatent. Des rêves, des instants passés mêlés aux projections du futur que l'on porte. Ces lanternes magiques me parlent de ce que je suis, de ce que j'ai laissé filer, de ce qui revient sans cesse et se réveille au moindre détail, oui, un reportage à la télévision sur un mec parti vivre en quasi-autarcie au fin fond de la Nouvelle-Zélande, par exemple. La Friche RVI à Lyon, les squats des Cévennes, les jardins des possibles et les utopies cloîtrées. Ces habitats alternatifs dans lesquels j'ai vécu quelques temps, aujourd'hui détruits par les "pouvoirs publics" alors que tant de mains s'étaient jointes pour les rebâtir. Les campings de mon enfance, lieux de formation et de liberté -- des campings deux étoiles, sous les pins, sans flonflons ni animations, seulement de l'espace et des jeux. La randonnée en autonomie et la course pieds nus. Tout se mélange. Puis au réveil, une inspiration : je suis faite pour vivre dehors, avec juste un abri à la mesure des éléments. L'observation de notre fille, oscillant entre épanouissement total en plein air et retraite calme lorsque la pluie tombe, un livre à la main sous une toile de tente. Mes rêves enfouis percutant ceux de mon compagnon -- des vies différentes mais une même direction. Et des romans d'été aux thématiques fort éloignées de ces préoccupations, dans lesquels de petits passages périphériques viennent distiller des clins d’œil. C'est décidé, nous partons en exploration.

Ceci est le premier billet sur notre projet d'habitat familial alternatif.
Retrouvez les autres billets ici :
- L'aventure de proximité
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jeudi 3 avril 2014

Monsieur Bigle


" Il était une fois un homme de très grande taille mais qui se tenait si courbé, et qui était en tout d’une si grande discrétion, qu’il en devenait petit dans le souvenir et parfois même dans la perception immédiate de ceux qui le croisaient. Quand ils s’en souvenaient ou quand ils le voyaient… car rares étaient ceux qui s’apercevaient de la présence de monsieur Bigle. Et quand d’aventure un oisif curieux laissait traîner un œil dans sa direction, Monsieur Bigle s’affairait aussitôt à saisir délicatement l’orbe, à détourner tout en souplesse l’iris, et à force de politesse parvenait à se faire parfaitement oublier. Car Monsieur Bigle était quelqu’un de très poli, d’extrêmement poli, d’une politesse qui le rendait impropre à la vie en société. 

Quand Monsieur Bigle souhaitait se rendre dans un bâtiment public, il choisissait des jours fériés ou des horaires fantaisistes flirtant souvent avec le petit jour. Ils se heurtaient à des guichets fermés. Mais quand il se résolvait enfin aux heures ouvrables, il passait sa journée à tenir la porte à tout ce petit peuple des officines publiques, tous ces gens fort sympathiques qui forment le cœur de nos concitoyens, il s’effaçait devant les fonctionnaires affairés, il aidait à descendre une poussette puis en montait une autre et quand enfin la porte se claquait sur le dernier numéro, il mendiait timidement un peu d’attention, mais tout le monde avait fini sa journée, et il ne lui restait plus qu’à rentrer. Envoyer un paquet, ou simplement avoir la sécurité sociale, étaient hors de portée pour Monsieur Bigle. Il en était même arrivé à vivre dans une maison de plain pied, car les immeubles lui étaient interdits. Il ne pouvait ni prendre l’escalier, sous peine de croiser une femme et d’être soit obligé de la bousculer pour passer devant, soit contraint d’attendre qu’elle ait au moins trois étages d’avance avant de se décider à monter à son tour, ni prendre l’ascenseur, ne pouvant imposer une trop grande promiscuité à autrui, et fort déconfit face à la multitude de système de portes d’ascenseur qu’il ne savait pas tenir ouverte à bon escient. Monsieur Bigle avait bien essayé d’aller vivre à la campagne, mais soucieux de respecter au mieux les coutumes locales en matière de civilité, il lui devenait impossible de s’intégrer. Ainsi, dans le Berry, avant qu’il ne comprenne s’il fallait ou non complimenter la maîtresse de maison sur sa cuisine ou son logis, on ne l’invitait déjà plus. Ses bizarreries, sa pusillanimité, dans une ère où même les campagnes se mondialisent, inquiétaient les locaux. On en arrivait à se demander s’il n’était pas parigot ou pire de cette partie des Alpes que l’on soupçonne de consanguinité. 

Monsieur Bigle ne parlait jamais. Il avait bien compris qu’il ne fallait pas parler la bouche pleine, et comme la sienne, secrétant parfois de la salive, n’était jamais tout à fait vide, il essayait de survivre en pratiquant un langage des signes qui aurait coupé les bras d’un sourd-muet. Monsieur Bigle n’avait pas tort de croire que sans la politesse, une rencontre entre homme se muerait systématiquement en bataille rangée. L’état de guerre dans lequel nous vivons lui était bien trop perceptible, et une bousculade dans les transports en commun lui faisait l’effet d’une exécution sommaire. 

Peut-être aimeriez-vous rencontrer Monsieur Bigle et le rassurer un peu, lui montrer qu’en usant d’un strict minimum de respect, il pouvait entretenir un commerce agréable avec des hommes habitués à se faire insulter par leur télévision. Mais il est hélas trop tard, car Monsieur Bigle est mort de politesse. Croisant une matrone près du couloir du bus 23, il voulut se découvrir et se pencher. Le bus emporta tête et chapeau. Et le grand corps de Monsieur Bigle enfin se fit moins discret, secouant son sang par saccades sur le bitume."

Texte retrouvé au milieu d'un fatras d'octets, hommage à un ami disparu
Photographie : Aurélia Jarry

mercredi 3 novembre 2010

La machine à souvenirs

Istikâl Caddesi, la principale rue commerçante d'Istanbul. Nous sommes samedi soir, elle est noire de monde. Main dans la main, comme tous les couples de notre génération, nous nous promenons dans cet espace public rendu aux piétons. Nous venons de quitter une ruelle adjacente où les shots de vodka coulent à flot, où les gens s'embrassent à pleine bouche et crient leur joie de se retrouver ensemble.

Je tombe en arrêt devant une étrange machine, sorte de colonne Morris électronique. Des jeunes gens tapotent leur adresse e-mail, tant bien que mal, sur un écran tactile. Une lettre après l'autre. Le logiciel ne fonctionne pas toujours très bien, il faut appuyer plusieurs fois sur la lettre pour qu'elle apparaisse, mais parfois elle survient en double, en triple, et il faut tout effacer pour à nouveau recommencer. Personne ne se rend compte qu'en bas de l'écran, des raccourcis ont été installés pour les adresses les plus courantes "@hotmail.com", "@gmail.com", "@yahoo.com"

En attendant quelques minutes, nous comprenons qu'il s'agit d'une colonne d'information publique, indiquant les endroits touristiques de la ville, les restaurants et hôtels, les résultats des matchs de foot. Une fonction supplémentaire est ajoutée, offrant la possibilité aux passants de se faire tirer le portrait, et d'envoyer cette photo-souvenir à une adresse e-mail de leur choix.

Cette activité ludique attire le public. Qui n'aimerait pas savoir ce qui se cache derrière les rideaux fermés des Photomatons ? Quelle tête font les gens face à ce dispositif, et surtout, quelles sont les photos ratées ? Ici, la photo enjolivée d'un cadre représentant certains monuments de la ville ne servira pas à sertir une carte d'identité ou un permis de conduire. Mais les participants, une fois le compte à rebours déclenché, tentent tout de même de garder leur calme, de composer une figure à la fois sérieuse et plaisante. Bien entendu, ça ne marche pas à tous les coups. Et à ce moment-là, il faut accepter d'être la risée des passants, qui, ravis, se moquent de la photo.

Monsieur M. et moi avons joué le jeu. Au bout du troisième essai, et après quelques fous rires, nous avons enfin réussi à nous trouver des têtes potables. Nous attendons toujours notre photo, perdue à l'heure actuelle dans les limbes des serveurs turcs.

Mes pensées vont vers les victimes de l'attentat de Taksim, survenu le dimanche suivant notre départ.
Cette place, à l'une des extrémités de la rue Istikâl, est fréquentée par tous les stambouliotes, ceux-là même qui emplissent les rues de vie et de chaleur.

lundi 13 septembre 2010

La carte grise

Antony, sous-préfecture des Hauts-de-Seine. Après une épopée familiale et deux allers-retours en Charente Maritime, j'ai enfin une voiture — ma première voiture. Non que j'en aie franchement besoin, mais j'ai obtenu mon permis de conduire le 28 juin dernier et si je veux maintenant vraiment apprendre à conduire, je dois m'exercer au pays des fous, l'Ile-de-France.

Première étape, refaire immatriculer l'Opel Corsa rouge. Je ne prends pas la voiture pour y aller, je ne me sens pas suffisamment solide pour conduire seule sur un itinéraire inconnu: je me suis fait une belle frayeur sur l'A4 en direction de Meaux hier... et puis... ce n'est pas la journée du transport public aujourd'hui ??.. Ah non, c'est le 15, raté. Bon, je prends quand même le RER.

Arrivée à la sous-préfecture, j'aperçois un petit camion bleu sur le parking. Un fabricant et poseur de plaques... Je pourrai au moins me les faire confectionner dans ce petit lieu typique, vous connaissez ma passion des camions (Non ? Vous ne la connaissez pas ?)

Pour fabriquer ces plaques, je dois présenter au charmant jeune homme le certificat provisoire d'immatriculation qu'on vient très administrativement de me délivrer. (Pas besoin du permis, mais je ne résiste pas à l'envie de le prendre en photo, j'en suis tellement fière !!)

Va pour les plaques en plexiglass, elles sont plus chères mais les lettres et les chiffres ne risquent pas de se désolidariser, comme c'est le cas pour les plaques en métal ("Oh le vieil argument commercial", me suis-je dit. Et puis j'ai observé les plaques des voitures sur le parking...) Un coup d'imprimante, un coup de machine-applatisseuse-qui chauffe-et-qui-colle, emballé, c'est payé.

Vient ensuite la question de l'identité régionale. Eh oui, on peut désormais choisir le département que l'on veut voir figurer sur sa plaque. Alors ? 92 ou pas ? Non, je choisis 87, mon département natal, avec la belle feuille de châtaignier limousin ! Je n'ai pas envie de me prendre des cailloux quand je sors du Grand Paris...


Aux lecteurs de Takuhertz: j'ai commencé il y a peu un nouveau blog sur ma passion de la course à pied, Running Newbie. Je n'abandonnerai pas pour autant celui-ci, car les écrits urbains continuent de s'infiltrer partout dans ma vie...

C'est également la rentrée pour Scriptopolis, mes grands frères désormais bilingues.