vendredi 6 février 2015

Un lieu où vivre : le terrain

Nicolas Canzian et Irène Barja
Habitat naturel et écologique, une maison pour la vie
Anagramme Editions, 2007
Merci à ma maman qui nous a offert ce livre :)
"Même s'il est toujours possible d'améliorer un lieu peu favorable à l'habitat, il est préférable de bien choisir son lieu de vie." Les auteurs de l'ouvrage Habitat naturel et écologique, ingénieur et naturopathe pour l'un, journaliste spécialisée dans l'environnement pour l'autre, nous ouvrent les portes de l'éco-construction en privilégiant pour chaque chapitre la découverte d'un univers professionnel.
Pour le choix d'un terrain, une belle part est faite à la géobiologie, art de l'analyse des influences de l'environnement (notamment les courants d'eau souterrains, failles géologiques, ondes liées champs magnétiques et électriques) sur le vivant. Considéré comme une pseudo-science, cet univers peut sembler totalement scabreux mais moi qui suis originaire du Limousin, terre païenne et magique, où l'on prend très au sérieux les sourciers et où même les médecins généralistes préfèrent t'envoyer chez le guérisseur du village que chez le dermatologue, j'y suis complètement perméable. 
Pour choisir notre futur lieu de vie, nous avons donc mêlé réflexion rationnelle et ressenti pas du tout scientifique. Voici quelques unes de ces considérations et quelques photos de notre futur terrain !

Les critères rationnels de choix d'un lieu de vie

A l'heure où le coût du foncier et de l'immobilier confine au délire (en face de notre actuel chez nous, une "résidence d'exception" sera bientôt en construction, pour des appartements de deux à quatre pièces : dix mille euros le mètre carré !) et où les espaces habitables sont de plus en plus denses, se loger exactement à l'endroit souhaité est de plus en plus complexe. Dans l'idéal, notre famille habiterait le 13è arrondissement parisien, si et seulement s'il y avait dix fois plus d'espaces verts, et si le prix du logement était acceptable. Ou bien dans la Creuse, mais avec tous les réseaux de transport et de communication nous permettant de travailler facilement, et de n'être pas trop éloignés de nos proches. On a beau tourner la question dans tous les sens, un cercle ne sera jamais carré.

Que ce soit sur le plan économique (marché immobilier), social (proximité du travail, des écoles, des amis, de la famille, des commerces) ou technique (réseaux routiers ou ferrés, électriques, téléphoniques, approvisionnement en eau...), nous avons dû réaliser un compromis, avec en première ligne notre désir de vivre davantage dehors, entourés d'espace et d'espaces verts.

Ce sera donc le sud de l'Essonne (encore plus au sud qu'initialement prévu, à quelques centaines de mètres du Loiret), "Ile-de-France" du point de vue des réseaux de transports en commun, cambrousse foisonnante en réalité.
Concernant la construction, le compromis réalisé est le suivant : dépenser davantage sur la conception, les matériaux, la mise en oeuvre, et diminuer la superficie de la maison.
Une autre voie que nous explorerons plus tard, dans quelques années, quand les enfants seront plus grands : mutualiser les coûts, proposer un projet collectif sur un terrain à bâtir ou une rénovation.

Champs de cresson : c'est ce qu'il y aura au pied de notre terrain.
Comme à l'époque de cette carte postale (1920), le cresson est aujourd'hui encore ramassé à la main.

La géobiologie et l'étude d'un lieu : comment s'en inspirer ?

Nous n'avons pas fait appel à un géobiologue pour nous aider dans notre choix. Par contre, nous nous sommes inspirés de ce qui nous semblait correspondre à la fois au bon sens et à notre ressenti. Dans un deuxième temps, si le bouche à oreille fonctionne bien dans la région, nous ferons sans doute appel à un géobiologue-sourcier pour creuser un puits (comme on fait en Limousin, en somme).
L'étude d'un lieu par un géobiologue consiste en une analyse détaillée des aspects d'un lieu, favorables, neutres ou défavorables pour la vie. On pourrait comparer cet art à ce qu'est le Feng Shui pour la culture taoïste (qui ne se limite pas, comme le consumérisme actuel tendrait à le faire croire, à quelques recettes d'aménagement intérieur) : dans notre référentiel culturel, la géobiologie est l'art encore partiellement inexpliqué de l'analyse d'un site. Les géobiologues se réfèrent d'ailleurs au traité d'Hippocrate, Des airs, des eaux, des lieux, pour dater une première origine écrite de leur savoir-faire, transmis oralement et désormais appris au sein de fédérations professionnelles. 
Petit à petit, au fur et à mesure que la science des sols, du climat et de la physique se construit, des pans de savoir mis en oeuvre par la géobiologie se confirment. Il est désormais irréfutable que la qualité de l'eau, l'orientation par rapport au soleil, l'état des sols, les ondes électro-magnétiques (quoique le sujet soit encore controversé, inscrit uniquement en principe de précaution) constituent des préalables indispensables à la qualité de vie et à la santé. Restent des ramifications que la science ne peut prouver, et que nous pouvons seulement entendre en nous (ou pas, selon notre degré de cartésianisme :) )

Situation, orientation, toponymie

Une situation en creux de vallée, les pieds dans l'eau, ou au sommet d'une colline, ne donne pas la même impression ni le même climat. Il s'agit là d'aspects très personnels du choix d'un lieu, sans règle absolue. La brume, la lumière, le vent, la vision dégagée ou pas changent l'ambiance d'un espace mais ce qui perturbera certaines personnes en stimulera d'autres. 
En termes d'orientation, un terrain orienté au sud favorisera une construction profitant pleinement des apports solaires, et une protection face aux vents dominants sera intéressante pour la performance énergétique du bâtiment. 
Les toponymes anciens permettent également de souligner des situations géographiques (exposition, relief, végétation, présence d'eau...), si l'on sait repérer les faux amis de l'étymologie et des légendes attachées à un lieu.

Après plusieurs visites de terrains aux situations très variées, nous nous sommes arrêtés sur un hameau en légères collines (1 mètre de dénivelé sur notre terrain, juste ce qu'il faut pour la phytoépuration!), à la vue bien dégagée, exposé au sud face à la route de campagne et au nord vers les cressonnières, non loin d'une rivière (mais suffisamment loin quand même).

La flèche, c'est notre futur chez-nous (enfin, on croise les doigts)

Environnement naturel

Les arbres et la végétation (ou leur absence) peuvent donner des indications sur le lieu et sa qualité. Existe-t-il des différences de densité sans que rien ne le justifie ? Quels sont les éléments naturels dominants ? Là encore, les sensibilités de chacun peuvent s'exprimer. Nous avons visité plusieurs terrains au bord d'une rivière (la Juine), ce qui ravirait un grand nombre de personnes (il paraît que la Juine ne déborde jamais ^^) mais ne saurait nous correspondre au vu de notre configuration familiale (enfants en bas âge).

Bâti existant

L'homme a considérablement modifié son environnement naturel à la faveur des progrès techniques. On veut voyager vite, manger de tout et tout le temps, organiser des réunions par visioconférence en 4G ? Il nous faut donc des antennes, des lignes électriques, des réseaux routiers ou ferrés, des cultures ou de l'élevage intensifs. Il n'existe pas de lieu idéal mais il est prudent de ne pas cumuler la proximité avec plusieurs de ces infrastructures. Nous avons particulièrement fui les lignes hautes tension et très haute tension, les transformateurs électriques, la proximité de cultures intensives et les grands axes de communication. Bon, du coup on est un peu paumés dans le bout du bout de l'Ile-de-France, mais c'est si beau... Un chansonnier des temps modernes a dit de ce hameau "Voici où le béton s'arrête et où tout commence..."

Sol et sous-sol 

Nous ne sommes pas allés gratter la terre mais l'aspect du sol et la proximité des cressonnières nous ont paru de bons présages. Les auteurs de l'ouvrage Habitat naturel et écologique rappellent que "certains géobiologues mesurent les réseaux d'ondes électromagnétiques terrestres qui quadrillent le globe. Ils peuvent déconseiller de séjourner sur les points d'intersection de ces réseaux quand ils se superposent entre eux ou avec d'autres points singuliers (failles, cours d'eau sous-terrain, etc.)" Encore une fois, à chacun de faire avec sa sensibilité sur la question, pour notre part nous trouvons que nous avons assez à faire avec les contraintes urbanistiques (la zone étant protégée, ce qui est une bonne chose, nous ne pouvons pas construire notre maison n'importe comment et n'importe où sur le terrain) et celles du bioclimatisme (pour optimiser la performance énergétique du bâti). 

L'ambiance et l'histoire d'un lieu

Ce dernier point est sans doute le plus personnel : comment se sent-on sur un lieu ? Quels sont les sentiments et sensations qui nous animent lorsque nous sommes sur place, les pieds sur terre ? Il est tout à fait souhaitable de mettre à l'épreuve son futur lieu d'habitation par plusieurs visites, à différents moments de la journée. Qui mieux que soi-même peut percevoir si un lieu de vie lui convient ? Ce travail demande d'affiner sa sensibilité, d'expérimenter (marcher, courir), de faire confiance à son corps. De notre côté, nous avons également beaucoup observé nos enfants sur les différents terrains. Si "notre corps est une antenne", les enfants ont encore cette sensibilité que nous perdons peu à peu dans le fil de notre vie à cent à l'heure. Sur l'un des terrains au bord de la rivière, qui ne me plaisait pourtant guère du fait de cette proximité, notre fille de deux ans et demi était toute guillerette, et malgré sa fatigue elle avait retrouvé une énergie particulière. Sur le terrain que nous avons choisi, notre fils de quatre mois riait aux éclats... 

Le terrain en hiver. Au fond, les cressonnières.

Et alors, on en est où ?

Nous avons signé aujourd'hui le compromis de vente pour ce terrain. Il nous faut désormais obtenir un prêt immobilier d'un établissement bancaire et obtenir le permis de construire pour notre maison écologique. La zone dans laquelle se situe le terrain est classée "Nature et paysages protégés d'Ile-de-France" et le PLU détermine un certain nombre d'obligations stylistiques, comme l'aspect du toit ou de la façade. Nous allons devoir présenter un dossier aux Architectes des bâtiments de France pour tenter de faire accepter la façade en bois, au lieu de la pierre ou de "l'enduit gratté" exigés. Nous avons bon espoir de trouver un compromis, mais cela demandera du temps et des allers-retours. Dans le meilleur des cas, nous serons propriétaires du terrain (et du prêt) en septembre (oui oui, nous sommes bien en février ^^) Prochaines étapes : l'étude de sol (pour des fondations adaptées à la nature du terrain) et la sélection d'un constructeur parmi ceux que nous rencontrons actuellement, alliant conception écologique, localité et respect de notre budget... La route est encore longue !

Ceci est le sixième billet sur notre projet d'habitat familial alternatif. Retrouvez les autres billets ici :
- Romans d'été
- L'aventure de proximité
- Faire vivre le rêve
- Le mouvement Tiny Houses 


jeudi 29 janvier 2015

Changement de programme (sur un même chemin)

La Maison Ecologique, n°58 - septembre 2010
Passerelle Eco n°55 - Hiver de l'an 15
Vivre la simplicité volontaire, histoires et témoignages, Cédric Biagini et Pierre Thiesset (coord.), L'échappée / Le pas de côté, 2014

Et l'hiver vint, avec son flot d'éternuements et de fièvres infantiles, deux gamins sous la couette et une réflexion sur l'espace nécessaire pour faire vivre quatre humains sous un même toit. La Tiny House nous apparut soudain telle qu'en elle-même : toute petite. Même assortie d'une yourte-salle de jeux-chambre d'amis, nous nous sommes imaginés avec les enfants malades, sans chambre à eux dans la maison principale, incertains quant au sort juridique réservé à notre campement. De liens en liens, en creusant la question des maisons modestes, écologiques et modulables, nous avons changé de programme. 

"La maison écologique" et "Passerelle Eco" : recueil de pratiques inspirantes

 Une flânerie dans un kiosque à journaux nous a fait découvrir le magazine "La maison écologique", Société coopérative ouvrière de production (Scop) fondée par Aline Martin et Yvan Saint-Jours (spécialiste de l'habitat écologique et par ailleurs impliqué dans le mouvement des Tiny Houses en France), proposant chaque mois des exemples en matière de construction saine, de gestion de l'eau, d'énergies renouvelables, avec une large fenêtre ouverte sur l'auto-construction. Une grande amie nous a glissé entre les mains ses anciens numéros de "Passerelle Eco", magazine associatif édité dans le Morvan, militant pour l'écologie pratique et les alternatives au quotidien, réseau des "écolieux" en activité et en devenir. Avec ces deux titres de presse indépendante nous entrons dans le domaine magique des maisons en bois et en paille, des "FarmLab", de l'autoconstruction et du design libre, de l'économie collaborative et des idées aussi farfelues qu'un lave-linge à pédale.

On pourrait se croire tombé dans un vortex tournant indéfiniment dans les années 1970, s'il n'y avait pas dans chacune de ces pages des idées cruciales et sans cloisonnement, tournées vers l'avenir des liens humains solidaires et des technologies appropriables, ancrées dans des expériences éprouvées : des utopies en marche ! 

"Habiter autrement", comment ?

 Nous avons fait le point sur ce qui nous paraissait essentiel dans ce projet d'habitat : 
  • Vivre le plus possible dehors, la maison comme un abri des éléments, dans l'esprit d'une cabane : vivre dans un espace intérieur limité et un vaste espace extérieur ;
  • Construire ou faire construire avec des principes et matériaux écologiques ;
  • Élire demeure en Ile-de-France pour rester en lien avec nos professions actuelles, qui nourrissent aussi bien notre âme que nos enfants ;
  • Dépendre le moins longtemps possible d'un crédit immobilier ;
  • Expérimenter des pratiques de transition énergétique et de traitement de l'eau à l'échelle d'une famille ;
  • Ouvrir notre lieu de vie aux expériences de micro-auto-constructions (abri en kerterre, modules en palettes...) et continuer de créer du lien pour un jour intégrer ou créer un lieu collectif (dans le modèle de l'habitat partagé).

Et concrètement, on en est où ?

Après la naissance de notre deuxième enfant en octobre 2014, nous avons d'abord pris le temps de l'accueillir sereinement, en laissant en suspens nos élucubrations cabanières. Il a bien fallu trois mois pour retrouver un équilibre, repenser la vie à quatre, au creux de notre nid actuel (un appartement de 65 mètres carrés dans un petit ensemble d'immeubles de 1975, avec quelques espaces semi-collectifs extérieurs comme des jeux pour enfants, permettant de se rencontrer entre voisins).

Nous sommes actuellement en train de visiter des terrains dans l'extrême sud de l'Ile-de-France, en Essonne, et un hameau nous plaît particulièrement : dans la vallée de la Juine, à deux pas du Loiret, au milieu des cressonnières et des bois, à 3 kilomètres d'un chef lieu de canton pourvu d'écoles, commerces, associations, AMAP, collège, tout en restant proche des transports collectifs d'Ile-de-France. Parce qu'évidemment, il n'est pas question de construire une maison écologique pour devoir prendre deux fois plus la bagnole :)

Nous avons repéré et contacté plusieurs constructeurs de maisons en bois, en les sélectionnant selon leurs procédés et matériaux écologiques, leurs garanties de construction et leur localité. A garanties équivalentes, un constructeur du Loiret aura par exemple notre préférence par rapport à un confrère national, tout simplement pour favoriser l'économie artisanale locale. 

La maison aura les caractéristiques suivantes :
  • 70 mètres carrés, plain pied, 2 chambres + mezzanine sur séjour;
  • Ossature bois et bardage bois ;
  • Bioclimatique ;
  • Pré-chauffage de l'eau par énergie solaire ;
  • Poêle à granulés de bois ;
  • Blindage des circuits électriques (pour réduire le rayonnement électromagnétique) ;
  • Cuve de récupération d'eau de pluie ;
    et surtout...
  • Toilettes sèches ;
  • Assainissement des eaux grises par phytoépuration.
Ces deux derniers points nous tiennent particulièrement à coeur, la gestion des eaux usées étant un sujet si trivial qu'il en devient invisible dans notre quotidien, alors qu'il est un enjeu actuel et à venir de notre destinée collective (pour le dire crûment, on va bientôt crouler sous notre propre fange et manquer d'eau potable, si on n'essaie pas d'autres façons de faire !) Nous y reviendrons dans de prochains billets, au fil des réflexions et du chantier... A tout bientôt !

Ceci est le cinquième billet sur notre projet d'habitat familial alternatif.
Retrouvez les autres billets ici :
- Romans d'été
- L'aventure de proximité
- Faire vivre le rêve
- Le mouvement Tiny Houses

lundi 1 septembre 2014

« Life is huge, live Tiny ! » : le mouvement Tiny Houses

 « Even though we could afford it, we were not interested in spending our lives working to pay the mortgage until the end of time. (...) Our love of being in nature, climbing rocks and riding bikes inspired us to move away from the city. »
Ophelia Kwong et Julien Lafaille, auto-constructeurs et habitants du bus Teeny Tiny Living : http://teenytinyliving.blogspot.fr/ découverts dans l'ouvrage Tiny Homes on the Move, par Lloyd Kahn, Shelter Publications, 2014

Voici à peine un mois que nous avons formé le projet d'habiter autrement et déjà s'entrouvrent des solutions concrètes. Je n'aurais jamais imaginé que le canevas de cette histoire puisse s’édifier aussi vite, avec des pistes concordant parfaitement avec notre philosophie de vie. Ce cheminement rapide est dû à une attention particulière, plus aiguë que d'habitude sur tout ce qui concerne l'habitat alternatif, la vie au grand air, les pratiques communautaires. Il est aussi le fruit d'un réseau d'amitiés : les personnes qui me sont restées proches au fil des années, quel que soit le lieu d'origine de notre rencontre, poursuivent également ces utopies pragmatiques de l' « au-dehors ».

Les réseaux sociaux complètent à merveille cet entrelacement de connaissances : ainsi l'amie Manue sur Facebook, qui partage un jour la photo d'une petite maison tractée par un vélo, photo qui me conduit sur une page consacrée mouvement américain des Tiny Houses. Promouvant le petit habitat se lovant aussi bien dans la nature que dans l'environnement urbain, célébrant la simplicité matérielle (obligatoire dans un si petit espace) et la liberté (ou tout du moins la liberté de se dégager rapidement de ses dettes), le phénomène, relié à la longue histoire du nomadisme et de la vie en cabane, a été initié à la fin des années 1990 par le designer Jay Shafer et se développe depuis 2005 (après l'ouragan Katrina) en se renforçant depuis la crise des subprimes de 2008.

L'une des originalités du travail de Jay Shafer est de concevoir des minuscules maisons roulantes (Tiny Houses on Wheels), en bois, uniquement bâties avec des matériaux écologiques et intégrant tout le confort d'une « vraie maison ». 
Petit tour du propriétaire avec son constructeur :


Bien, bien, bien, me direz-vous, mais quelle est la différence avec...
  • ...une cabane ? Les roues, Mesdames et Messieurs, les roues. Cette petite maison est bâtie sur un châssis de remorque routière, ce qui permet de la déplacer : utile d'un point de vue légal (en France, sauf autorisation particulière, un habitat mobile ne peut rester plus de 3 mois sur un même lieu s'il n'est lui-même relié à une résidence principale ; toutefois une maison sur roue ne nécessite pas l'obtention d'un permis de construire) et d'un point de vue pratique (si je déménage, j'emporte ma maison !)
  • ...une caravane ? Légalement, la Tiny House est une grosse caravane. Sauf qu'elle est fabriquée en bois et qu'elle peut être entièrement autonome en énergie comme en filtration des eaux usées domestiques (ce qu'on appelle « les eaux grises », issues de la vaisselle ou de la douche ; il n'existe pas « d'eaux noires » puisque les toilettes sont des toilettes sèches !)
  • ...un camping-car ? Comme la caravane, la Tiny House est indépendante du véhicule qui la tracte. Le camping-car, pour son côté « tout-en-un », son organisation intérieure ultra-pratique et la possibilité offerte d'y vivre en famille, était la solution que nous visions jusqu'ici. Sauf que très honnêtement, c'est moche et ça pollue : nous allions vivre dans un monde de plastique et de pétrole (et de toilettes chimiques), avec une esthétique proche des catalogues de cuisines équipées. La Tiny House nous ouvre de plus belles perspectives ! Notre projet ne comporte pas non plus d'itinérance : nous souhaitons tout simplement poser notre abri en Ile-de-France (lieu de notre travail) et pourquoi pas déménager un jour dans de plus vertes contrées (si le travail suit) (et du coup, notre maison suivra).
  • ...un mobil'home ? Idem que pour la caravane ou le camping-car : le parti-pris esthétique et écologique est radicalement différent. De plus, s'il faut un tank pour tracter un mobil'home, une simple camionnette (et un permis BE) suffisent à déplacer une Tiny House.
  • ...un camion aménagé « fait maison » ? J'ai participé il y a quelques années à l'aménagement d'un camion Mercedes pour le transformer en camping-car : c'est une sacrée besogne. Le résultat est le fruit du savoir-faire et de l'amour des auto-constructeurs mais il s'arrête également à leurs compétences techniques. Avec une petite famille en cours de fabrication, nous ne nous sentons pas les épaules d'un tel travail et nous ne pouvons pas non plus nous permettre de faire vivre nos minots dans une maison de guingois.
  • ...une roulotte ? Le châssis de la Tiny House est celui d'une remorque, ce qui permet de la transporter par exemple sur l'autoroute. Le volume intérieur est également plus grand qu'une roulotte, notamment la hauteur sous plafond (ce qui compte beaucoup quand on a cheum mesurant 1,92 mètre).
Notre grande chance dans ce projet qui s'amorce est qu'il existe depuis 2013 une petite entreprise de construction de Tiny House en France : tout simplement nommée La Tiny House, située vers le Mont-Saint-Michel, elle est portée par deux passionnés, l'un charpentier, l'autre boulanger et auto-constructeur confirmé (je vous rassure, les murs ne sont pas en pâte à pain). 

Dans l'esprit originel de la Tiny House, c'est en effet l'auto-construction qui prime : on dessine les plans, on aménage son camion, on construit sa cabane, on se sort les doigts de la boîte-à-outils et on bâtit tout (ou presque) soi-même. Si certaines parties sont forcément confiées à des professionnels, il existe également des stages d'auto-construction à travers toute la France. Mais, comme expliqué plus haut, cela n'est pas compatible avec l'énergie dont nous disposons actuellement, avec une enfant de 2 ans et un petit à naître. Il nous fallait donc une solution « prête à rouler ».

Nous pensions au départ la Tiny House hors de portée, car n'intégrant que deux couchages. Il nous était impensable de faire dormir nos petits dans une autre structure que celle où nous-mêmes dormirions. Après une étude approfondie du site Internet des bâtisseurs, nous nous sommes cependant aperçus qu'il existait une Tiny House 4 couchages (et même 5 à 6, avis aux familles nombreuses !) Révélation et projections : nous ne nous voyons plus que dans cet espace (surface totale : 19 mètres carrés, dont une mezzanine de 5,30 mètres carrés).

Côtés prix, pour une Tiny House « à finir » (c'est-à-dire uniquement sur châssis, étanche à l'air et à l'eau, sans habillage ni aménagement), il faut compter 18 000 euros. Pour une Tiny House entièrement équipée et 100 % autonome telle que nous la souhaiterions (filtres à eaux grises, panneau solaire photovoltaique, petite éolienne, batterie de stockage de l'électricité, filtre eau pure), il convient de rassembler environ 35 000 euros. Soit le prix d'un camping-car 5 places d'occasion... et bien moins que le prix d'une maison (donc un crédit à rembourser beaucoup moins long).
Reste la question du terrain à occuper, à louer, à acheter, à partager... nous étudions actuellement plusieurs solutions (y compris l'épineux plan légal) et nous nous rendons compte combien « habiter » ne peut se départir de la question du « vivre ensemble ». Comme le soulignent Bruno Thiery et Michaël Desloges, les bâtisseurs français de la Tiny House, « une Tiny House peut tout à fait être autonome en électricité, eau et gaz, et donc être installée au fond d'un bois. Toutefois l'idée qui accompagne cette minuscule maison est également de retisser du lien social. Vivre dans une Tiny House peut être l'occasion de rencontres, de créer des liens de voisinage... »
Ce sera l'occasion d'un prochain billet !

Ceci est le quatrième billet sur notre projet d'habitat familial alternatif.
Retrouvez les autres billets ici :
- Romans d'été
- L'aventure de proximité
- Faire vivre le rêve

lundi 25 août 2014

Faire vivre le rêve

« Chacun porte au fond de soi une image fantasmée de la cabane telle que l'enfance en a autrefois dessiné les contours. »
 « Habiter une esquisse mentale, y circuler sans contrainte est une chose, franchir le pas qui sépare le rêve et la réalité et réaliser le projet sans âge d'une vie de cabane que l'on portait au fond de soi en est une autre. »
David Lefèvre, La vie en cabane. Petit discours sur la frugalité et le retour à l'essentiel, Editions Transboréal, 2013 (pp. 13 et 50) 
 Y a-t-il un « bon moment » pour un nouveau départ ou un changement de vie volontaire ? Peut-on agir rationnellement lorsqu'un tel choix se profile alors que tant de paramètres tissent leurs inconscients fils de soie ? Si l'irrationnel peut tomber plus juste qu'un chemin tout tracé, il n'en demeure pas moins déraisonnable en apparence, inconséquent, promis au désenchantement. Faire un enfant, changer de métier, déménager à l'autre bout du monde, prendre ses cliques et ses claques, tout quitter pour un ailleurs, un autrement. Le spectre de la fuite en avant : mirages et fantasmes, viscéral et irresponsable, miroir aux alouettes qui aura tôt fait de se briser en plein vol. L'entourage vient ranimer les barrières mentales qui lui sont propres, comme si le passage à la réalisation d'autrui compromettait le frêle équilibre de leurs empêchements.

Je crois avoir trouvé des pistes pour se délier de ces mauvais présages.

Tout d'abord, admettre l'irrationnel. Lorsque nous avons décidé d'avoir un deuxième enfant (puisque nous avons cette chance de pouvoir déterminer du « bon moment »), mon compagnon et moi admettions une foule de raisons raisonnables : un écart d'âge que nous jugions idéal avec l'aînée, une temporalité adéquate dans les existences respectives de chacun des membres de notre petite famille. Jusqu'à ce que je me rende compte, premièrement que c'était « n'importe quoi », deuxièmement qu'il n'est de raison raisonnable que pour mieux masquer le viscéral -- lui-même relié à une histoire. Il n'est pas forcément nécessaire d'aller gratter en archéologue du soi le pourquoi-du-comment de cet irrationnel (quoique je trouve cela éclairant) : savoir qu'il est là peut suffire.

Ensuite, se préparer à assumer. Quel que soit le projet ou le rêve, on ne sait jamais ce qui nous attend vraiment. Des images mentales naissent, on projette et on rêve, donc. Mais ce qu'on vivra sera autre chose.  Se documenter en amont, rencontrer des personnes qui ont réalisé ces mêmes rêves, lire des récits similaires, se frotter à la technique et entrer dans un nouvel univers langagier : voilà un premier réseau de sens à construire. Prévoir que cela ne puisse pas marcher comme on voudrait et imaginer des « plans B », des itinéraires bis.

Enfin, faire vivre le rêve, l'alimenter comme un feu. C'est pour nous une nécessité au vu de la temporalité de ce projet de vie en cabane et en plein air (1) : le « bon moment » semble poindre à l'horizon 2017. D'ici là, mille et une petites actions nous conduiront du simple rêve à l'expression du désir réalisé. Mille et une petites démarches, comme visiter des campings ouverts à l'année, devenir incollables sur les systèmes de chauffage GPL ou repérer les marques de camping-car lors de nos balades sur l'avenue de Paris, au pied du château de Versailles. Ce blog servira alors de support réflexif, de point d'étape conversationnel (les lecteurs intéressés sont invités à commenter, on peut rebondir de liens en liens contrairement au bon vieux carnet papier) et de journal d'écriture pour les publications à venir. Une première cabane numérique, en quelque sorte.

(1) Avant de faire référence au refuge enfantin, l'expression "en cabane" est multiforme : dans l'Ancien Régime, la cabane est l'endroit où l'on isolait les "fous" et les marginaux ; par glissement sémantique elle est devenue la prison, "être en cabane" signifiant à présent purger une peine derrière les barreaux. En lien avec l'univers marin, "cabaner" signifie renverser, chavirer (une embarcation renversée pouvant servir d'abri, de cabane), et revêt le sens de mettre sens dessus dessous, en désordre.

Ceci est le troisième billet sur notre projet d'habitat familial alternatif. Retrouvez les autres billets ici :
- Romans d'été
- L'aventure de proximité 
- "Life is huge, live Tiny !" : le mouvement Tiny Houses

vendredi 22 août 2014

L'aventure de proximité

« J'ai tendance à militer pour l'aventure de proximité. Partir au pas de sa porte pour aller agrandir son horizon tient pour moi de la simplicité, d'une évidence trop peu envisagée. Je n'ai rien trouvé de plus accessible matériellement et financièrement. »
Yann Durand, Un fleuve de possibilités, Editions Atlamé, 2014
Une randonnée avec les enfants en partant de chez nous, direction Chartres par l'un des chemins de Compostelle ; quatre saisons en camping-car et en Ile-de-France : voilà le menu de nos prochaines aventures. Tout comme Yann Durand, parti rejoindre l'Atlantique et la Méditerranée à pied après l'annonce d'une maladie chronique, puis se juchant sur son stand-up paddle pour descendre la Charente jusqu'à son embouchure océanique, je n'ai jamais eu besoin de partir loin pour voyager. Mes plus vives curiosités, bien qu'émerveillée par la diversité du monde, me conduisent à ouvrir les frontières au seuil de notre quotidien. Il me faut arpenter la terre en commençant par le coin de la rue, ressentir l'espace que je traverse par des modes de transport lents, habiter les lieux pour rencontrer les gens qui y vivent et y travaillent.

J'ai découvert l'ethnologie sur le tard mais je l'ai pratiquée 10 ans (dont 6 ans de thèse, avec des activités professionnelles en parallèle). Graffiteurs anti-publicitaires du métro parisien ; danseurs et musiciens de bals folks ; scripteurs de prières sauvages dans les églises parisiennes et institutionnels catholiques les accueillant bon an, mal an ; habitants et travailleurs des quartiers périphériques se battant pour maintenir des services publics ; développeurs d'applications mobiles pour l'amélioration de l'environnement urbain : mes enquêtes ont toutes été conduites sur des terrains proches. Non pas que le Cambodge, l'Alaska ou l'Equateur me rebutaient particulièrement, mais parce que je sentais combien « l'ici » pouvait contenir de richesses ignorées.

La célèbre phrase d'introduction de Tristes tropiques de Claude Levi-Strauss -- « Je hais les voyages et les explorateurs » -- m'a toujours fascinée, en tant que critique d'un exotisme débouchant sur la fabrication de stéréotypes, dont se repaissent les médias et l'industrie touristique. Pourtant, j'adore les récits de voyage et d'exploration lorsqu'ils sont menés à la première personne, le « je » limitant l'effet généralisateur et assumant l'aventure intérieure.

Ce que je déteste dans ces récits, et que je vais bien prendre garde de ne pas reproduire, c'est le versant de la critique facile envers ceux-qui-ne-font-pas-comme-moi. Le voyageur a eu une révélation, et du haut de son épiphanie regarde le petit monde des besogneux qui n'ont rien compris à la vie. Critique du sédentarisme lorsqu'on est nomade, de l'habitat classique si on vit en yourte ou de l'exotisme si on randonne près de chez soi :  il y a toujours une masse de sots moutonniers emprisonnés dans leur caverne, que le voyageur se fait fort d'éclairer. Même le génial Thoreau m'exaspère dans ses rodomontades à l'égard des paysans endettés de la région de Concord : les bougres, que n'ont-ils un simple arpent de terre pour leur auto-subsistance et une maisonnette pour abri, au lieu de s'échiner au travail dans l'illusion de posséder ? (Henri-David, sache que désormais il existe à l'orée du bois qui t'a accueilli 2 ans, 2 mois et 2 jours un Thoreau's Walden Bed & Breakfast et que sur Tripadvisor, les clients sont ravis à l'exception d'un hôte ayant trouvé des cheveux sur la descente de lit.)

En matière de mode de vie, c'est l'uniformité qui me semble ravageuse et « il faut de tout pour faire un monde » une sagesse plus prometteuse. Si je sens qu'il est essentiel pour moi de vivre une expérience d'habitat alternatif au grand air, non pas comme respiration dans un morne ordinaire mais dans un quotidien lui-même transformé, en quoi devrais-je critiquer les heureux habitants d'appartements ou de lotissements ? Je ne suis moi-même pas malheureuse en appartement, j'ai un toit sur la tête alors que j'en ai parfois manqué, je mesure cette chance. J'ai simplement la nostalgie d'un rapport aérien au monde, que ces trois semaines passées sous la tente à 7 mois de grossesse m'ont soudainement rappelé. La randonnée et la course à pied ont été des moyens détournés d'y parvenir, mais ces activités s'inscrivent dans le loisir des jours. Habiter autrement est un rêve personnel, conjugué au pluriel avec mon compagnon et nos enfants. Je peux le voir comme un art de vivre ou un outil de résistance, il n'en demeure pas moins que mes semblables ont le droit de former d'autres rêves, dans d'autres espaces.

Ceci est le deuxième billet sur notre projet d'habitat familial alternatif. Retrouvez les autres billets ici : - Romans d'été
- Faire vivre le rêve
- "Life is huge, live Tiny !" : le mouvement Tiny Houses 

lundi 18 août 2014

Romans d'été



- Vous savez, la liberté est un concept intéressant. J'ai connu un type qui était trader à Wall Street, le genre de golden boy plein aux as et à qui tout sourit. Un jour, il a voulu devenir un homme libre. Il a vu un reportage à la télévision sur l'Alaska et ça lui a fait une espèce de choc. Il a décidé qu'il serait désormais un chasseur, libre et heureux, et qu'il vivrait du bon air. Il a tout plaqué et il est parti dans le sud de l'Alaska, vers le Wrangell. Eh bien figurez-vous que ce type, qui avait toujours tout réussi dans la vie, a également réussi ce pari-là. C'est devenu véritablement un homme libre. Pas d'attache, pas de famille, pas de maison : juste quelques chiens et une tente. C'était le seul homme vraiment libre que j'aie connu.
- C'était ?
- C'était. Le bougre a été très libre pendant quatre mois, de juin à octobre. Et il a fini par mourir de froid l'hiver venu, après avoir bouffé tous ses chiens par désespoir.
 
(Joel Dicker, La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert, Editions de Fallois / Poche, 2014, p. 512)

Eté 2014, entre montagne et camping forestier, Maurienne et Ile-de-France. Les femmes enceintes ne souffrent pas seulement de remontées acides. A la faveur d'une thérapie analytique initiée en début de grossesse, les rêves remontent également à la surface, bulles aigres-douces que l'on peut tenter de saisir entre nos doigts avant qu'elles n'éclatent. Des rêves, des instants passés mêlés aux projections du futur que l'on porte. Ces lanternes magiques me parlent de ce que je suis, de ce que j'ai laissé filer, de ce qui revient sans cesse et se réveille au moindre détail, oui, un reportage à la télévision sur un mec parti vivre en quasi-autarcie au fin fond de la Nouvelle-Zélande, par exemple. La Friche RVI à Lyon, les squats des Cévennes, les jardins des possibles et les utopies cloîtrées. Ces habitats alternatifs dans lesquels j'ai vécu quelques temps, aujourd'hui détruits par les "pouvoirs publics" alors que tant de mains s'étaient jointes pour les rebâtir. Les campings de mon enfance, lieux de formation et de liberté -- des campings deux étoiles, sous les pins, sans flonflons ni animations, seulement de l'espace et des jeux. La randonnée en autonomie et la course pieds nus. Tout se mélange. Puis au réveil, une inspiration : je suis faite pour vivre dehors, avec juste un abri à la mesure des éléments. L'observation de notre fille, oscillant entre épanouissement total en plein air et retraite calme lorsque la pluie tombe, un livre à la main sous une toile de tente. Mes rêves enfouis percutant ceux de mon compagnon -- des vies différentes mais une même direction. Et des romans d'été aux thématiques fort éloignées de ces préoccupations, dans lesquels de petits passages périphériques viennent distiller des clins d’œil. C'est décidé, nous partons en exploration.

Ceci est le premier billet sur notre projet d'habitat familial alternatif.
Retrouvez les autres billets ici :
- L'aventure de proximité
- Faire vivre le rêve
- "Life is huge, live Tiny !" : le mouvement Tiny Houses

jeudi 3 avril 2014

Monsieur Bigle


" Il était une fois un homme de très grande taille mais qui se tenait si courbé, et qui était en tout d’une si grande discrétion, qu’il en devenait petit dans le souvenir et parfois même dans la perception immédiate de ceux qui le croisaient. Quand ils s’en souvenaient ou quand ils le voyaient… car rares étaient ceux qui s’apercevaient de la présence de monsieur Bigle. Et quand d’aventure un oisif curieux laissait traîner un œil dans sa direction, Monsieur Bigle s’affairait aussitôt à saisir délicatement l’orbe, à détourner tout en souplesse l’iris, et à force de politesse parvenait à se faire parfaitement oublier. Car Monsieur Bigle était quelqu’un de très poli, d’extrêmement poli, d’une politesse qui le rendait impropre à la vie en société. 

Quand Monsieur Bigle souhaitait se rendre dans un bâtiment public, il choisissait des jours fériés ou des horaires fantaisistes flirtant souvent avec le petit jour. Ils se heurtaient à des guichets fermés. Mais quand il se résolvait enfin aux heures ouvrables, il passait sa journée à tenir la porte à tout ce petit peuple des officines publiques, tous ces gens fort sympathiques qui forment le cœur de nos concitoyens, il s’effaçait devant les fonctionnaires affairés, il aidait à descendre une poussette puis en montait une autre et quand enfin la porte se claquait sur le dernier numéro, il mendiait timidement un peu d’attention, mais tout le monde avait fini sa journée, et il ne lui restait plus qu’à rentrer. Envoyer un paquet, ou simplement avoir la sécurité sociale, étaient hors de portée pour Monsieur Bigle. Il en était même arrivé à vivre dans une maison de plain pied, car les immeubles lui étaient interdits. Il ne pouvait ni prendre l’escalier, sous peine de croiser une femme et d’être soit obligé de la bousculer pour passer devant, soit contraint d’attendre qu’elle ait au moins trois étages d’avance avant de se décider à monter à son tour, ni prendre l’ascenseur, ne pouvant imposer une trop grande promiscuité à autrui, et fort déconfit face à la multitude de système de portes d’ascenseur qu’il ne savait pas tenir ouverte à bon escient. Monsieur Bigle avait bien essayé d’aller vivre à la campagne, mais soucieux de respecter au mieux les coutumes locales en matière de civilité, il lui devenait impossible de s’intégrer. Ainsi, dans le Berry, avant qu’il ne comprenne s’il fallait ou non complimenter la maîtresse de maison sur sa cuisine ou son logis, on ne l’invitait déjà plus. Ses bizarreries, sa pusillanimité, dans une ère où même les campagnes se mondialisent, inquiétaient les locaux. On en arrivait à se demander s’il n’était pas parigot ou pire de cette partie des Alpes que l’on soupçonne de consanguinité. 

Monsieur Bigle ne parlait jamais. Il avait bien compris qu’il ne fallait pas parler la bouche pleine, et comme la sienne, secrétant parfois de la salive, n’était jamais tout à fait vide, il essayait de survivre en pratiquant un langage des signes qui aurait coupé les bras d’un sourd-muet. Monsieur Bigle n’avait pas tort de croire que sans la politesse, une rencontre entre homme se muerait systématiquement en bataille rangée. L’état de guerre dans lequel nous vivons lui était bien trop perceptible, et une bousculade dans les transports en commun lui faisait l’effet d’une exécution sommaire. 

Peut-être aimeriez-vous rencontrer Monsieur Bigle et le rassurer un peu, lui montrer qu’en usant d’un strict minimum de respect, il pouvait entretenir un commerce agréable avec des hommes habitués à se faire insulter par leur télévision. Mais il est hélas trop tard, car Monsieur Bigle est mort de politesse. Croisant une matrone près du couloir du bus 23, il voulut se découvrir et se pencher. Le bus emporta tête et chapeau. Et le grand corps de Monsieur Bigle enfin se fit moins discret, secouant son sang par saccades sur le bitume."

Texte retrouvé au milieu d'un fatras d'octets, hommage à un ami disparu
Photographie : Aurélia Jarry