vendredi 7 août 2009

Le Philip Marlowe de la rue de Provence

par Anthony Poiraudeau


C'est par une enseigne en plexiglas, aux caractères noirs et rouges, que s'annonce aux passants le Philip Marlowe de la rue de Provence. La transparence du support, qui permet aux lettres et aux chiffres d'être vus depuis deux côtés opposés, qui leur permet c'est-à-dire d'apparaître à l'envers lorsque vus depuis l'un des deux côtés, montre les deux tubes néon qui feraient prendre les 9 pour des 8 et qui, s'ils étaient allumés, par un soir d'hiver ou une matinée brumeuse, diraient un peu plus loin DETECTIVE 47 70 90 92, un peu plus fort. Huit chiffres, pas dix ; une enseigne d'avant l'automne 1996.

La plaque murale, cabinet médical style, notaire style, expert-comptable style, répète l'enseigne, ajoute deux chiffres au numéro de téléphone parce que depuis l'automne 1996, on ne s'est pas laissé aller non plus, entendons-nous bien : si on conserve l'enseigne en plexiglas, c'est parce qu'on en a décidé ainsi. La plaque murale indique en sus : "ouvert de 8h à 13h". Secrétaire à mi-temps. Ou alors filatures l'après-midi seulement, entre 14h30 et 19 heures. Sauf s'il faut filer quelqu'un de l'immeuble d'en face, dans l'appartement visible depuis le bureau, alors là, oui filature matinée aussi. Et même, s'il faut filer quelqu'un qui passe par la cour intérieure, qu'on voit depuis la fenêtre des WC, filature matin comme après-midi, mais bon dans ce cas, c'est plus cher, passer la journée dans les chiottes, forcément, faut compter un supplément.

De temps en temps, se poster dans sa voiture, stationnée de façon à voir la porte du bureau sur la rue. Histoire de s'assurer que personne n'est là dehors à attendre votre sortie, pour vous filer pendant votre filature. Et ainsi faire de précieuses économies : pas besoin de recourir aux services d'un confrère, qui filerait celui qui file votre filature. Tout en prévenant les situations trop complexes, car si jamais le confrère se retrouvait lui même filé par un complice de celui qu'il file, avec vous tout au bout de la chaîne, on ne saurait plus ou donner de la tête, ni même jusqu'où ça pourrait aller, si jamais on se retrouvait dix, vingt, qui sait cent, à se suivre comme ça, à longueur d'après-midi.

Un jour, bon sang de bois, j'avais dû être malin comme un singe pour déjouer un plan de ce genre qui se préparait. Croyez le si vous voulez, mais deux gugusses se suivaient ! Sur le trottoir en bas du bureau ! Un coup particulièrement tordu et même pire que ça : c'était un matin ! Pour être sûrs que je ne puisse pas les remarquer en train de me coller aux basques, les zigotos avaient entrepris de me suivre dans la rue à un moment où ils pensaient que je n'y serais pas... Tel était pris qui croyait prendre puisque j'avais préventivement pris ma position de guet dans la rue en plein pendant les heures habituellement réservées à ma permanence au bureau, pour pallier la défaillance que ces petits esprits crurent bon de me prêter. Quand je leur suis tombé sur le râble à ces deux là, ça leur a fait tout drôle croyez-moi.

Non mais...

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C'est avec un immense plaisir que j'accueille aujourd'hui Anthony Poiraudeau, auteur du blog Futiles et graves, pour un échange dans le cadre des "vases communicants", une initiative
de Scriptopolis et Tiers Livre relayée sur un groupe facebook. Le voici donc ici en prises avec une enseigne tandis que vous me retrouverez chez lui dans un "carnet du 13è est"...
Les autres participants de ce premier vendredi du mois d'août :
Liminaire et Michel Brosseau
Loïs et Frédérique
Arf et Jeanne
Arnaud Maisetti et
Mahigan Lepage

© Photos et texte : Anthony Poiraudeau

5 commentaires:

Epamin' a dit…

Tout est sympa: les vases communicants, les textes, les images... On est de bonne humeur pour la journée...Merci!

Sylvie ... a dit…

géniale l'écriture de la vie palpitante d'un détective qui ne se prive pas de faire de l'auto-filature!

αяf a dit…

Je dois participer aussi et communiquer mon vase à Jeanne qui n'en finit pas de faire la sieste avec ses enfants. Ou est-ce peut être que ses enfants ne dorments pas.

à lire avant la nuit, j'espère.

En tout cas, une belle découverte de plus grâce à cette sympathique initiative.

TKH a dit…

@Epamin' et Sylvie : L'expérience est ouverte à tous, il suffit de se proposer !

@Arf : Eh oui, je vous attendais, Jeanne et toi. A ce soir, alors !

Anthony Poiraudeau a dit…

Alors, oui, merci pour ces gentils commentaires !
Juste un petit mot ici pour dire que la dernière fois que je suis passé devant les lieux, l'enseigne plexiglas DETECTIVE 47 70 90 92 avait disparu ! Il n'était pas prémédité que ce texte ait à ce point une valeur archéologique locale.