mardi 23 septembre 2008

Un homme qui vendait des bonbons dans le parc

Nouvelle de Luis Sepulveda (Chili)

Statue de Notre Dame en l'Ile - Eglise de Saint-Georges-d'Oléron

Moi, je n'ai jamais rien fait de mal.
Tout ce que je sais c'est que je dois me lever à six heures du matin pour avoir le temps d'arranger la corbeille qui est toujours en désordre. Il me faut du temps pour savoir combien de bonbons à la menthe, à l'anis ou à la violette je vais devoir acheter. Il me faut du temps pour savoir combien de barres de chocolat sont cassées ou ont fondu dans l'emballage, ou combien de petits soldats de massepain ont perdu leur allure de guerrier et ne sont plus que d'inutiles paires de jambes ou de petits visages souriants avec un fusil de bois, cassé lui aussi.
Il me faut du temps pour faire les petits paquets de pièces de dix, de vingt, vingt-cinq et cinquante centimes. Avec du papier journal je dois faire des rouleaux parfaits et écrire ensuite à l'encre noire la somme qu'ils contiennent. Il me faut du temps pour faire tout ce que j'ai dit, en plus de préparer ma lessive, tartiner mon pain de margarine et sortir rapidement avec la petite table pliante et la corbeille afin d'attraper le minibus de sept heures.

Moi, je n'ai jamais rien fait de mal, mais je dois faire très attention avec les gens. Il y en a toujours qui ne me connaissent pas, qui regardent mes cheveux coupés trop ras, qui regardent mes yeux, trop grands à ce qu'ils disent, alors que moi il ne me semble pas, qui regardent les vêtements qu'on me donne à l'asile et que je porte propres et repassés, et, ce qui est pire, il y en a toujours qui essaient de me voler quelque chose quand la corbeille n'est pas bien fermée parce qu'il y a trop de bonbons. Ça se passe en général le lundi et le jeudi, les jours où je vais au magasin pour acheter les friandises qui me manquent.
Quand j'arrive sur la place, il n'y a encore que les pigeons, et on durait qu'ils me connaissent tellement bien que mon emplacement est le seul qui ne s'éveille pas comme s'il avait neigé, enfoui sous les fientes d'oiseaux. Je crois que les pigeons me remercient des mies de pain que je ramasse chez moi et que je leur porte tous les vendredis dans une poche en plastique. Je crois que les pigeons le savent et c'est pour ça qu'ils respectent mon emplacement, au contraire de ce qui se passe avec le petit muet qui cire les chaussures. Lui, il leur jette toujours des pierres et essaie d'attraper les plus jeunes. Il dit que les pigeons mijotés avec beaucoup d'ail c'est très bon pour les poumons. Je crois que les pigeons n'aiment pas le petit muet ; le matin, son endroit est toujours couvert de merde blanche et ça le rend furieux.

Quand j'arrive sur place la première chose que je fais c'est de me signer devant l'image du Seigneur des Miracles, mais en tout cas, à lui, je ne demande jamais rien. Je ne sais pas, ça me fait honte de lui demander quelque chose, lui qui a toujours l'air très sérieux et plein de cierges, les plus chers, en train de fondre à ses pieds. Non. Je ne lui demande rien, simplement je me signe et j'ai très peur en voyant ses yeux terribles qui reflètent les flammes des cierges, on dirait qu'ils lancent des étincelles. J'ai peur aussi de sa cape de velours rouge, de la même couleur que celle de l'évêque les jours de procession quand tous les saints sont de promenade, et je dois faire plus attention que d'habitude, parce que ce jour-là il n'y a d'yeux que pour les saints et l'an dernier on a renversé deux fois ma petite table pliante, piétiné les bonbons et les chocolats, et je suis resté plusieurs jours sans rien manger.
Celle à qui je demande que la journée soit bonne, c'est la petite Vierge de la Pitié. La petite Vierge est plus petite que le Seigneur des Miracles et je la vois tous les jours avec son mignon visage de plâtre très souriant, comme si elle avait bien dormi, et comme si de bon matin, avant qu'on arrive à la place, quelqu'un l'avait lavée avec de l'eau de giroflée. À elle, oui, je demande que ce soit une bonne journée, qu'il ne pleuve pas, qu'on ne me vole rien, qu'il y ait beaucoup de collégiens et qu'ils m'achètent tout ce que j'ai dans la corbeille. Je lui demande aussi d'empêcher que je me trompe quand on me paie avec un gros billet et que je dois rendre la monnaie. Quand ça m'arrive, je deviens très nerveux et quand je suis nerveux mon visage dégouline de sueur, tout le corps me démange et je sens monter de mon ventre une mauvaise odeur qui peut faire fuir les clients. Quand je suis nerveux je ne peux presque plus parler et alors j'ai vraiment l'impression que mes yeux s'agrandissent.

La petite Vierge n'a presque jamais de cierges fins allumés. Seulement de ces bougies qui éclairent les maisons des gens qui vivent de l'autre côté de la rivière et qu'ils appellent des chandelles. C'est celles-là les siennes, des bougies bon marché, et parfois je lui en ai apporté un paquet entier pour la remercier des bonnes journées qu'elle m'a données, des journées où j'ai vendu presque toutes les sucreries et les barres de chocolat et où aucun petit soldat de massepain ne s'est cassé dans la corbeille, et parce que plein d'enfants sont venus sur la place, parce qu'il n'a pas plu et parce qu'on ne m'a rien volé.
A sept heures et quart du matin j'installe la table pliante et je dispose les gâteaux et les bonbons par goûts et par couleurs, les chocolats selon les prix, en laissant bien sûr les plus chers à portée de main et en alignant les petits bonshommes de massepain comme pour un défilé, en rang serrés les petits soldats, et le porte-drapeau en tête.
J'aime bien les aligner ces petits bonshommes. Chaque fois que je le fais, ça me rappelle d'autres temps, quand une femme m'emmenait par la main voir les défilés et m'achetait des glaces à la vanille. D'autres temps où je chantais rataplan plan rataplan au passage des tambours à cheval qui faisaient trembler le sol. C'est pour ça que parfois, quand j'aligne les petits bonshommes de massepain, je chante encore rataplan plan rataplan, mais doucement, parce que si quelqu'un m'entend j'ai très honte et je deviens nerveux, et j'ai déjà dit ce qui m'arrive, quand je deviens nerveux.

Quand le carillon sonne sept heures et demie, avec cette musique qui me plaît tant parce qu'elle fait danser les pigeons, tout est prêt et j'attends les premiers collégiens.

Moi, je n'ai jamais rien fait de mal. Tout ce que je fais c'est me lever à six heures du matin pour arriver à bien faire mon travail. Je le sais très bien, je suis sûr de n'avoir jamais rien fait de mal, c'est peut être pour ça que je suis devenu si nerveux le jour où les hommes en auto sont venus, les hommes avec des lunettes de soleil, qui m'ont demandé ma licence de vendeur.

Je la leur ai donné et ils ont ri, j'ai pensé que c'était de nouveaux inspecteurs de la municipalité, qu'ils regarderaient ma licence, qu'ils se rendraient compte que tout était en ordre, mais ils ont ri et ils ont emporté ma licence.
Je sais que les hommes de l'auto viendront encore aujourd'hui, comme ils sont venus d'autres fois.
Je me sens déjà nerveux, tellement que je n'arrive presque plus à parler. Je dégouline de sueur, tout le corps me gratte, je sens une mauvaise odeur qui monte de mon ventre, cette odeur rance de crapaud pourri qui risque de faire fuir les clients. Ils vont revenir, ils mangeront une ou deux barres de chocolat, les plus chères, sans me payer, et ils éclateront de rire quand je leur demanderai de nouveau ma licence, et je devrai leur donner tous les numéros des voitures qui se sont arrêtées devant la librairie cette semaine.
Je sais qu'ils ne me rendront pas ma licence bien que j'aie beaucoup prié la petite Vierge de la Pitié et qu'à eux aussi, j'aie dit que je n'avais rien fait de mal.

Rendez-vous d'amour dans un pays en guerre, Éditions Métailié, 1997
Titre original : Desencuentros - Traduction de François Gaudry

1 commentaire:

Aurélia a dit…

Clara, Clara... Juste te dire que je suis passée par là, saluer cet ange oléronais... Le pauvre!! Enfin, la vie des anges, on sait ce que sait!
Entre deux trains. Si j'ai un instant je repasserai lire cette fameuse nouvelle! Bises